Figuig: l’oasis qui élargit le fossé entre le Maroc et l’Algérie

Nouvel épisode dans le feuilleton des fortes tensions entre Rabat et Alger. L’armée algérienne a expulsé dernièrement une trentaine de familles d’agriculteurs marocains d’une oasis frontalière. Résultat, une escalade inédite survient entre les deux frères ennemis. Récit et analyse de ce tournant avec des experts de la région.
Sputnik

Jeudi 18 mars 2020, l’heure était au deuil chez les agriculteurs figuiguis au Maroc. Ce jour-là, les habitants de cette ville située à l'extrême-est du royaume sont sortis par milliers défiler dans les rues pour «pleurer la fin d'El Arja». Une marche pacifique qui a pris symboliquement des allures de convoi funèbre pour protester contre l’expulsion par les autorités d’Alger d’une trentaine de familles de fermiers marocains. Ces expulsés avaient jusqu’au 18 mars pour quitter la palmeraie historique d’El Arja, située dans la zone frontalière algérienne, à moins de cinq kilomètres de Figuig. Un ultimatum qui leur avait été imposé par l’armée algérienne.

Alors qu’ils étaient laissés libres d'exploiter cette terre depuis des décennies, malgré la fermeture officielle de la frontière entre le Maroc et l’Algérie, ces agriculteurs ont été sommés, du jour au lendemain, d’évacuer les lieux. Les passages ayant été complètement bloqués par la gendarmerie algérienne, il leur est désormais interdit de cultiver les dattes des 15.000 palmiers qu’ils entretenaient avec soin, de père en fils.

«Nos terres, notre gagne-pain, nos legs et souvenirs ancestraux», scandent les manifestants sur cette vidéo, diffusée jeudi 18 mars sur Facebook.

Les manifestants qui comptaient marcher jusqu’à El Arja, le 18 mars dernier, ont finalement été stoppés par les forces de l’ordre marocaines pour éviter toute friction avec les militaires algériens qui ont pris possession de la zone. Pacifiques, les participants se sont finalement redirigés vers le centre-ville de Figuig où ils ont observé un sit-in.

Joint par Sputnik, Ahmed Nourredine, politologue marocain, spécialiste de la question du Sahara et originaire de cette région de l’extrême est de l'Oriental, affirme que le nombre de personnes affectées par «cette tragédie» avoisine les milliers, vue la cohésion sociale caractérisant cette zone. «Chaque champ de palmiers-dattiers d’El Arja faisait vivre en moyenne une dizaine de familles. Pour chacune d’entre elles, l’agriculture est la seule et unique ressource. C’est donc une question de survie économique», souligne-t-il.

«Toute la population de la région se sent lésée. Elle en veut aux autorités algériennes qui n’ont jamais revendiqué cette terre et n’ont même jamais demandé aux cultivateurs marocains de la quitter, et ce malgré la guerre des sables en 1963 entre les deux pays et celle du Sahara entre 1975 et 1991. La mort dans l’âme, les habitants d’El Arja ont tout de même suivi les ordres et ont laissé tout derrière eux», relate Ahmed Nourredine.

Il faut ressortir les livres d’histoire pour comprendre l’origine de ce quiproquo. Le tracé frontalier entre l’Algérie et le Maroc est défini par une convention signée entre les chefs d’États des deux pays en 1972. Cet accord donne légalement avantage à l’Algérie sur la palmeraie d’El Arja.

«Réponse du berger à la bergère»

Pourquoi l’Algérie ne réclame-t-elle cette terre que maintenant ? Cette question revient souvent sur les lèvres des Figuiguis, désespérés. Pour y répondre, Sputnik a interrogé le spécialiste du Maghreb, Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Cet auteur des ouvrages «Le Maroc en 100 questions» (Éditions Tallandier, 2020), «Histoire du Maroc depuis l'indépendance» (Éditions la découverte, 2016) et «Maghreb: la démocratie impossible?» (Éditions Fayard, 2005) estime que cet épisode douloureux pour les familles d’agriculteurs d’El Arja est «la suite d’un processus engagé il y a déjà quelques mois».

En effet, cette opération d’expulsion intervient dans un contexte de crise croissante entre les deux pays voisins. Depuis près d’un an, la froideur qui distingue les relations entre Rabat et Alger depuis 45 ans a laissé place à une franche hostilité, en particulier autour de la question sempiternelle du Sahara.

«C’est évidemment l’accord dit d’Abraham entre le Maroc, les monarchies du Golfe, Israël et les États-Unis, qui entérinent entre autres la reconnaissance de la marocanité du Sahara par les États-Unis, qui a exaspéré les autorités algériennes. C’est une réponse du berger à la bergère. Depuis 1963, Alger a toujours lié la question des frontières maroco-algériennes à la crise sahraouie», décrypte Pierre Vermeren.

Contacté par Sputnik, Kader Abderrahim, spécialiste du Maghreb et directeur de recherche à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE) abonde dans le même sens. Il affirme à son tour que les relations diplomatiques «déjà compliquées, difficiles, chaotiques même» entre les deux plus grands pays du Maghreb se sont dégradées davantage depuis que les États-Unis, sous l’ancien Président Donald Trump, ont reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara, fin 2020. «Le rapprochement avec Israël et les échanges diplomatiques entre les deux pays a également contribué à tendre la situation», ajoute-t-il.

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Pour ce spécialiste de la politique algérienne et auteur des ouvrages «Géopolitique du Maroc» (Éditions Bibliomonde, 2018) et «Géopolitique de l’Algérie» (Éditions. Bibliomonde, 2020), les raisons de la décision soudaine du régime algérien d’expulser les agriculteurs marocains d’El Arja sont aussi à rechercher dans la situation politique interne du pays:

«L’Algérie s’est isolée sur le plan diplomatique. Le pays est aussi dans une impasse au niveau politique, en raison de la reprise du Hirak, de la contestation politique et sociale et du rejet du régime en place par une très grande partie de la société. Ayant le dos au mur, le pouvoir cherche à détourner l’attention de la population en faisant vibrer la corde nationaliste. Sauf que les Algériens ne sont pas dupes. Ils ne se leurrent plus par ce genre de manipulations», soutient Kader Abderrahim.

Le spécialiste marocain de la question du Sahara Ahmed Nourredine adhère à cette thèse. Il assure même qu’il s’agit d’une riposte algérienne à l’évacuation mi-novembre 2020 par les forces marocaines du point de passage de Guerguerat, qui était alors bloqué depuis plusieurs semaines par des éléments du Polisario, soutenus par l’Algérie.

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Les protestataires sortis crier leur peine le 18 mars dans les rues de Figuig en veulent aussi aux autorités marocaines, qui n’ont ni contesté ni réagi à leur expulsion. Un silence assourdissant qui interpelle les interlocuteurs de Sputnik. Tous y voient une réponse en soi.

Guerre silencieuse

Les autorités marocaines ne sont pas les seules à avoir fait la sourde oreille à la situation d’El Arja. Leurs voisins de l’autre côté de la frontière ne se sont pas prononcés non plus sur cette affaire. «Les deux pays l’ont bien compris. Ils n’ont pas intérêt à aller vers l’escalade. Jusque-là, les tensions ont été diplomatiques et puis verbales, cela ne va généralement pas plus loin. Ils savent qu’il vaut mieux en rester là», analyse Kader Abderrahim. La preuve, selon ce spécialiste, en est que la police marocaine a même bloqué les manifestants avant qu’ils ne se rendent du côté algérien.

«Depuis la reprise des relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie en 1988, les deux États sont devenus virtuoses en stratégie de la tension, sans que cela ne débouche sur un affrontement direct. C’est évidemment heureux. Cela n’empêche ni les invectives ni les mauvaises manières, mais on en reste généralement à ce stade», confirme le spécialiste français du Maghreb, Pierre Vermeren à Sputnik.

Sur l’évolution de cette situation de crise inédite dans la palmeraie d’El Arja, les trois experts contactés par Sputnik ne se montrent pas très optimistes. Ils regrettent de voir les expulsés pris en otages dans un conflit entre deux États. «Le sort de ces malheureux paysans n’est qu’un symbole dans la vaste querelle entre les deux pays», déplore le professeur d’histoire contemporaine Pierre Vermeren.

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«Il ne faut pas attendre grand-chose ni à court, ni à moyen termes. Et si jamais il doit y avoir des évolutions, elles se feront très discrètement, de telle manière que chaque partie donne l’impression de n’avoir pas perdu la face», suppose de son côté Kader Abderrahim. Et d’ajouter: «C’est une dimension psychologique très importante dans ce conflit».

«Le sort des cultivateurs d’El Arja pourrait s’arranger sans que rien ne s’améliore au fond... Plusieurs tribus ont eu le malheur d’être coupées en deux par des délimitations frontalières et la coupure ainsi faite se perpétue comme une guigne. Parfois, c’est l’occasion d’arrangements et de trafics. Parfois, c’est le malheur», conclut le professeur Vermeren.

Le malheur qui a frappé la palmeraie d’El Arja se lit toujours sur les visages blêmes des paysans expulsés, dans leurs regards vides vers l’horizon et leur posture affaiblie. Il se lit aussi sur les murs de leurs bâtisses désormais vides. Des murs où ils ont laissé des tags empreints de regrets.

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