Crise libyenne: le Maroc rapproche les frères ennemis libyens et agace son propre frère ennemi

Presque cinq ans après l’accord de Skhirat, le Maroc reprend pied dans le dossier libyen. Depuis ce dimanche 6 septembre, le royaume chérifien abrite des pourparlers entre les représentants du Parlement de Tobrouk et le Haut Conseil d’État basé à Tripoli. Une nouvelle chance pour la paix en Libye qui fait des jaloux. Analyse.
Sputnik

C’est la première rencontre entre les belligérants libyens depuis leur annonce d’un cessez-le-feu le 21 août dernier. Les deux camps rivaux –celui du Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj, reconnu par l’ONU, à l’ouest de la Libye, et celui de la Chambre des représentants qui appuie le maréchal Khalifa Haftar à l’est du pays– se sont retrouvés face à face dimanche 6 septembre autour de la table de négociations au Maroc.

C’est à quelques kilomètres au sud de la capitale marocaine que la rencontre, tant attendue, a eu lieu dans un complexe touristique de la station balnéaire de Bouznika.

Preuve qu’elles tiennent la route, ces concertations viennent de donner lieu à «un accord global sur les critères et les mécanismes transparents et objectifs pour occuper les postes de souveraineté». C’est ce qu’ont annoncé les deux délégations libyennes, jeudi 10 septembre, au terme de ce qui semble être la première phase du dialogue. Les deux parties ont promis de se retrouver durant la dernière semaine du mois de septembre pour parachever leur entente. Laquelle a été mûrement préparée.

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Pour rappel, les pourparlers de Bouznika ont démarré quelques semaines après la visite à Rabat du président du Haut Conseil d’État libyen Khaled Al Mechri, du président du Parlement libyen Aguila Saleh et de Stéphanie Williams, cheffe de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul).

Le royaume reprend donc en main le dossier si brûlant de la crise libyenne après avoir été tenu à l’écart de la conférence de Berlin qui s’est déroulée en janvier dernier. Toutefois, Nasser Bourita, ministre marocain des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger, veille à lever tout quiproquo:

«Le Maroc ne dispose ni d’agenda, ni d’initiative ou de voie et il n’a jamais accepté de choisir entre les Libyens. Au contraire, il considère toujours que les Libyens sont des frères et qu’ils assument la responsabilité et placent les intérêts libyens en priorité.»

S’exprimant en ouverture du «dialogue libyen», dimanche 6 septembre, le ministre a affirmé que l’initiative du royaume n’est animée que «par les seuls désir et ambition impartiaux de servir la Libye et de se tenir aux côtés du peuple libyen et le soutenir». L’objectif est, avant tout, de «maintenir le cessez-le-feu et d’ouvrir des négociations entre les protagonistes libyens pour mettre fin aux conflits».

Revenant souvent dans les déclarations officielles marocaines autour de cette initiative, l’argument de l’impartialité du Maroc est également défendu du côté libyen. «Le dialogue s’est déroulé de manière positive et constructive et sans aucune ingérence des Marocains», ont déclaré des représentants des deux parties au micro de la première chaîne de télévision marocaine Al Aoula, jeudi 10 septembre.  

«Les discussions ont abouti à des compromis importants qui incluent l’établissement de normes claires pour éradiquer la corruption et le gaspillage des fonds publics et mettre fin à l’état de division institutionnelle», avait déjà révélé Mohamed Khalifa Najm, représentant du Haut Conseil d’État libyen au cours des négociations.

Son concitoyen Abdessalam Al-Safraoui, qui préside la délégation du Haut Conseil d’État, avait fait savoir lundi 7 septembre que «le dialogue s’était concentré sur les nominations à faire à la tête des institutions régaliennes». L’accord global annoncé ce jeudi est un premier pas dans ce sens. Bouznika devient ainsi une étape importante dans le processus de réconciliation libyenne.

Skhirat bis?

Le choix du lieu des retrouvailles libyennes n’est pas anodin. Bouznika est à moins de 20 km de Skhirat. Ville qui a donné son nom au traité politique de paix inter-libyen signé le 17 décembre 2015 en vertu duquel a été créé le GNA. Ce clin d’œil semble rappeler que l’accord de Skhirat demeure la seule référence pour le règlement de la crise libyenne aux yeux de l’Organisation des Nations unies (ONU), même si le maréchal Haftar l’avait jugé caduc deux ans après sa signature. Ces jours-ci, le cours de l’histoire pourrait changer et les positions des différents protagonistes aussi, tant l’initiative marocaine est porteuse d’espoir de paix.

Contacté par Sputnik, Kader Abderrahim, directeur de recherches à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE), estime que la démarche diplomatique marocaine est louable.

«Comme pour le processus de Skhirat en 2015, celui lancé à Bouznika permet de favoriser un dialogue direct. Il donne ainsi aux acteurs libyens la possibilité de trouver les moyens d’une sortie de crise et de mettre fin à la guerre civile», explique-t-il.

Pour rappel, la Libye est déchirée par une crise qui s’éternise depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011.

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La fracture est telle que le spécialiste de la géopolitique du Maghreb nuance ses propos en prenant en compte les nombreux défis qui restent à relever. «À ce jour, on peut certes noter des progrès et la volonté de poursuivre les négociations pour parvenir à un accord politique global. Mais un véritable nouveau départ pour le dialogue inter-libyen pour la paix serait un compromis politique signé par l’ensemble des représentants de Tobrouk et de Tripoli, ce qui n’est toujours pas le cas», souligne-t-il.

Le directeur de recherches à l’IPSE, qui est aussi auteur du livre Géopolitique du Maroc (Éditions Bibliomonde, 2018), reste néanmoins optimiste. «Les chances de réussite de la médiation marocaine sont importantes parce qu’il y a une lassitude doublée d’une inquiétude que le conflit inter-libyen ne devienne un abcès en matière de tensions en Méditerranée et au Maghreb», argumente le politologue.

«Cette réussite dépend beaucoup du volontarisme des Libyens et de l’environnement régional. Surtout que le Maroc tient à distance de ce dialogue pour la paix les pays impliqués dans la guerre en Libye: Émirats arabes unis, Égypte, France et Turquie», clarifie-t-il.

Yahia Zoubir, professeur de relations internationales, directeur de recherche en géopolitique à la Kedge Business School (Marseille, France) et chercheur-résident au Brookings Doha Center (Qatar), ne partage pas cet optimisme. Interrogé par Sputnik, il affirme que l’initiative du Maroc pourrait connaître un sort identique aux précédentes. «Même si la région a besoin d’une paix durable, je doute fort que cette démarche mette fin au conflit en Libye. Peut-être y aurait-il un semblant de volonté de réconciliation entre les parties libyennes, mais je reste sceptique», lance l’expert.

Pour lui, les enjeux politiques du conflit libyen dépassent largement le seul cadre de la Libye. Et pour cause:

«Il est difficile d’imaginer que des parties qui s’entredéchirent depuis 2014 et dont certaines sont à la solde de puissances étrangères vont cesser les hostilités parce qu’elles se sont réunies à Bouznika. Il y a de nombreux acteurs, externes, qui ont des intérêts divergents. Ils ont aussi leur clientèle à l’intérieur de la Libye dont des milices, des officiels… ce qui complique la situation. Sans une entente entre ces acteurs externes, il est peu probable que l’initiative marocaine ait un impact sur le terrain.» 

Le Maroc sous le feu des projecteurs

En attendant de connaître l’aboutissement des consultations entre les délégations libyennes, la reprise du dialogue inter-libyen initiée par le Maroc a été largement saluée par la communauté internationale, à commencer par l’ONU. Cette organisation a loué, lundi 7 septembre, le «rôle constructif» du royaume qui a «contribué depuis le début de la crise libyenne aux efforts visant à parvenir à une résolution pacifique du conflit en Libye». Dans le même sens, l’Union européenne (UE) s’est dite «reconnaissante au Maroc pour son rôle actif auprès des deux parties» dans la résolution du conflit libyen.

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Du côté africain, la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD) a mis en exergue «les impulsions salutaires et les encouragements au dialogue constructif» du roi du Maroc et «l’implication personnelle et institutionnelle» du ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita «dans la recherche d’une solution négociée à la crise libyenne qui impacte fortement les autres pays membres de la CEN-SAD». Pour sa part, l’Union africaine a souligné «les efforts du Maroc en réunissant les représentants du Parlement et du Haut Conseil d’État libyen en vue de relancer le processus d’une solution politique à la crise libyenne».

À cette liste déjà longue s’est ajoutée l’organisation de la Ligue arabe qui a loué «les efforts déployés par le Maroc pour faire avancer le dialogue politique entre les parties libyennes». De nombreux pays dont la France, l’Espagne, l’Italie, la Belgique ainsi que l’Égypte et la Jordanie ou encore la Turquie ont eux aussi applaudi les efforts et l’engagement de la diplomatie marocaine dans ce dossier que nos interlocuteurs qualifient de très compliqué.

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Sans surprise, l’Algérie ne figure pas dans la liste des laudateurs. Au contraire, le pays semble vouloir damer le pion au Maroc. C’est ce qui ressort de cette pique lancée, mercredi 9 septembre, par le ministre des Affaires étrangères algérien. En présence virtuelle de son homologue marocain Nasser Bourita, qui participait lui aussi à la 154e session du Conseil des ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe en visioconférence, Sabri Boukadoum a réitéré la disposition de l’Algérie à abriter «un véritable dialogue entre les parties libyennes». Une sortie qui risque d’envenimer les relations, déjà tendues, entre les deux poids lourds du Maghreb. «L’Algérie voit en la médiation marocaine une autre tentative de marginaliser la redynamisation de la diplomatie algérienne», commente Yahia Zoubir.

Ce nouveau travers agace Kader Abderrahim:

«Dans la rivalité entre les deux pays, la question libyenne joue un rôle important pour l’Algérie qui connaît actuellement une éclipse diplomatique et politique. C’est pour cela que, malheureusement, cette rivalité est aujourd’hui plus forte», regrette-t-il au micro de Sputnik.

Et le politologue et spécialiste de la géopolitique du Maghreb de conclure: «Je suis un fervent partisan de l’intégration maghrébine. C’est dans l’intérêt des peuples et dans celui des pays. Dans un monde interdépendant, le projet de l’ Union du Maghreb arabe (UMA) est une perspective d’avenir fondamentale. Maintenant, l’histoire n’est pas finie, l’avenir n’est jamais définitivement écrit.»

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