«ROUGE», l'expo qui fait du bien à votre Instagram

Entre l'espoir d'une société nouvelle né de la Révolution de 1917 et le dogmatisme du «réalisme socialiste» des années 1940, l'art des Soviets balance. L'exposition «Rouge» retrace ce parcours pour le bonheur des visiteurs du Grand Palais, à Paris.
Sputnik

Il n'y a pas de hasard, il y a juste un concours de circonstances… à l'extérieur, les Champs-Élysées se figent et s'enferment en attendant le défilé «jaune». À l'intérieur du Grand Palais, l'art «rouge» se répand sur les murs à travers un esthétisme idéologiquement cohérent.
Certainement, l'exposition «Rouge. Art et utopie au Pays des Soviets» a été, comme toute exposition qui se respecte, initiée quelques années auparavant, quand la couleur jaune n'était une couleur et non une association d'idées. Mais les aléas du calendrier ont fait que l'exposition sur l'art né avec la Révolution russe vient d'ouvrir ses portes le 20 mars, en pleine crise sociale française.

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Les visiteurs à l'exposition « Rouge » au Grand Palais, mars 2019
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Exposition "Rouge" à Paris (Le Grand Palais,2019)
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Exposition "Rouge" à Paris (Le Grand Palais,2019)
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Exposition "Rouge" à Paris (Le Grand Palais,2019)
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Exposition "Rouge" à Paris (Le Grand Palais,2019)
Georgi Roublev (1902 - 1975)
"Le Premier Tracteur d'Ukraine", 1931. Collection Roman Babichev

Si le mouvement des Gilets jaunes se caractérise par un côté peu structuré, du côté de «Rouge», un accompagnement serait bienvenu pour être guidé à travers les salles qui regroupent «plus de 400 œuvres dont la plupart jamais montrées en France» L'exposition se veut être un patchwork de différentes disciplines artistiques, de la peinture aux arts appliqués, articulés autour une ligne conductrice immuable: l'histoire du pays des Soviets.

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Si l'entrée en matière, avec le tableau d'Alexandre Rodtchenko «Pur Rouge», présenté à Moscou en septembre 1921, donne le la chromatique de l'exposition au Grand Palais, il est intéressant pour le spectateur de savoir qu'il fait partie du triptyque «Pur Rouge», «Pur Jaune» (sic!) et «Pur Bleu». À l'époque, ce tableau a donné au critique Nikolaï Taraboukine le prétexte à sa conférence intitulée «La dernière image est peinte». Pour lui, ce triptyque incarnait le refus non seulement du sujet de l'image, mais également de tout «contenu spirituel». C'est l'expression d'une approche athée de la mort de l'art: si chez Malevitch, il se transforme en non-existence, alors chez Rodtchenko, l'art cesse irréversiblement. Pour planter le dernier clou dans l'art du passé, Rodtchenko peint son huile sur un simple carton «prolétarien» et non sur une toile «bourgeoise».

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C'est à ce passage vers l'art «prolétarien» des années 1920 qu'est consacrée la première partie de l'exposition au Grand Palais. Une période où les différents groupes artistiques cohabitent, en absence de dogme artistique officiel. Théâtre, objets du quotidien, design d'intérieur, architecture —toutes les disciplines sont emportées par un flot bouillonnant de créativité et d'enthousiasme postrévolutionnaire… jusqu'au moment où le parti commence à installer de manière rampante l'idéologie officielle du «réalisme socialiste».
Et c'est l'objet de la deuxième partie de l'exposition, avec les créations des années 1930-40, qui fait le plus mal. Nicolas Liucci-Goutnikov, commissaire (le mot est enfin tout à fait approprié) de l'exposition et conservateur du Centre Pompidou, met en scène les projets les plus utopiques de la période. Notre malheur, à nous, est que ces projets d'«architecture de l'avenir radieux» se réalisent petit à petit à travers le monde… non pour le bonheur du peuple revendiqué par les bolcheviks, mais au nom de la course effrénée au veau d'or. Dommage que le spectateur français, qui n'a pas vécu le totalitarisme soviétique, ne puisse pas saisir le décalage entre le quotidien vécu et «l'avenir radieux» exposé dans les documentaires projetés dans le cadre de l'exposition. Le sous-titrage à lui seul ne suffit pas à rendre compte de l'écart entre le cynisme de ces bonnes intentions «au nom du peuple» et la réalité.

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Mais une chose est certaine, tout spectateur sera saisi par l'esthétisme et l'audace des artistes qui, quoique limités par le cadre de l'idéologie imposée, s'épanouissent dans l'aboutissement de la forme, du contenu et de la couleur. Un festival de pureté de création, malgré l'étau idéologique «rouge».
Et le printemps parisien reste multi-culture et multi-couleur, puisque le Musée d'Orsay vient d'inaugurer sa nouvelle exposition, «Le modèle noir, de Géricault à Matisse», qui se tient jusqu'au 21 juillet.

«Rouge. Art et utopie au pays des Soviets» au Grand Palais, Paris — jusqu'au 1er juillet 2019

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