Vente de corvettes: les Roumains mènent-ils la France en bateau?

Un industriel français se fait-il à nouveau balader par un partenaire européen? Si les négociations sont particulièrement rudes dans le domaine de la Défense, certains États semblent ne pas hésiter à mener en bateau constructeurs et même États alliés dans des semblants d'appels d'offres, voire à les utiliser à des fins de chantages.
Sputnik

La France est-elle en passe de perdre un nouveau contrat d'armement en Europe? C'est ce que laisse clairement entendre La Tribune à propos de la vente de quatre corvettes Gowind à la Roumanie. Une vente qui fait suite à un appel d'offres de Bucarest, remporté début décembre par le français Naval Group (ex-DCNS). Seul bémol, comme le relate le journaliste, le gouvernement roumain, qui ne cache pas sa préférence pour le néerlandais Damen, s'attendait à tout sauf à ce que le français propose la meilleure offre. 

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Depuis, selon des «sources concordantes» du journal économique et financier, les autorités roumaines feraient ainsi tout- «audit, examen prolongé du dossier…»- pour dénicher la petite bête qui permettrait de «faire tomber Naval Group» et d'assurer le contrat aux Néerlandais. À la différence du groupe français, qui s'est associé au chantier naval de Constanța SNC (Şantierul Naval Constanţa), Damen détient 49% du chantier naval de Galati, le reste demeurant aux mains de l'État roumain. 

«Pour le gouvernement, toute la question est de trouver une parade pour attribuer de façon légale le contrat à Damen et d'habiller cette décision par des artifices», assène le journaliste de La Tribune.

Un scénario «assez fréquent» concède à Sputnik Pierre Conesa, guère étonné par cet éventuel changement de portage. Recherche d'une ultime ristourne, d'un transfert de technologie, examen d'une nouvelle offre d'un concurrent écarté, cet ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense souligne que la liste des prétextes invoqués par un État pour revenir sur un contrat peut être longue jusqu'à la signature définitive.

«L'exportation d'armements est un marché très compétitif et même extrêmement violent dans ses méthodes. […]Tant que le contrat n'est pas définitivement signé, avec des règles en cas de dénonciation, c'est un match de boxe qui se joue en quinze rounds», insiste Pierre Conesa au micro de Sputnik.

Il souligne d'ailleurs la place que tient la presse dans cette compétition. Du côté roumain, l'article de La Tribunen'est pas passé inaperçu. Tout particulièrement parce qu'au-delà de pointer du doigt l'attitude des autorités roumaines dans ce dossier, le journaliste français Michel Cabirol fait planer le spectre de la corruption en décochant une flèche à l'encontre de «l'un des hommes les plus puissants» du pays, Liviu Dragnea, le président de la Chambre des députés, «qui fait et défait les gouvernements».

Un poste qu'il occupe depuis le succès des sociaux-démocrates (PSD), qu'il préside, aux législatives de décembre 2016. Si malgré ce succès, il n'obtient pas le poste de Premier ministre, c'est à cause d'une condamnation en mai 2015 pour fraude électorale constatée lors d'un référendum révocatoire, qui en 2012 coûta son poste au Président roumain.

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À l'époque, il avait dû démissionner de son ministère et avait dans la foulée pris la tête du PSD, qui forme aujourd'hui le gouvernement d'opposition au président Klaus Iohannis. En juin 2018, Liviu Dragnea est de nouveau condamné, en première instance, à trois ans et demi de prison ferme pour abus de pouvoir

Visiblement resté attaché aux destitutions présidentielles, il a ainsi demandé à la mi-décembre aux parlementaires de sa majorité de destituer pour «haute trahison» l'actuel Président roumain, notamment en raison de l'opposition de ce dernier à la restauration de lois décriminalisant la corruption

Une volonté tous azimuts du PSD de Liviu Dragnea d'assouplir les mesures anticorruption que l'AFP qualifiera d'«obsession de la gauche roumaine». Un pedigree qui, à l'heure où la Roumanie prend la présidence du Conseil de l'Union européenne pour six mois, fait jaser à Bruxelles.

Pierre Conesa revient sur la campagne anti-corruption, actuellement menée en Roumanie. Si celui-ci appelle à la prudence et à laisser statuer la Justice concernant les accusations de corruption, particulièrement fréquentes dans ce type de contrats internationaux, il souligne que l'Occident et notamment l'Europe ne sont pas étrangers à ce type de pratiques.

«J'ai tendance à penser que la corruption sur les marchés publics est un problème stratégique et non économique. Lorsqu'on voit certains pays, comme la Roumanie ou le Congo, qui ont été totalement ruinés par la corruption des élites, on se dit qu'il faudrait qu'on s'attaque beaucoup plus sérieusement à ce problème.»

Notons que cette pique de La Tribune à l'encontre de Liviu Dragnea survient un mois après celle de l'ex-président roumain Traian Băsescu (2004-2014), qui s'interrogeait sur les motivations qui avaient bien pu pousser le gouvernement roumain à organiser un appel d'offres en matière de Défense, contrairement à ses habitudes. Un appel d'offres «inutile, qui se terminera par un scandale», estimait-il.

Lui-même marin de carrière, l'ancien chef de l'État accuse Liviu Dragnea- dans un long message publié sur sa page Facebook- de ni plus ni moins avoir organisé un appel d'offres «truqué». Pour Traian Băsescu, il s'agissait là de la seule manière de «satisfaire les Hollandais», qui autrement n'auraient «eu aucune chance» face aux Italiens et tout particulièrement aux Français dans le cadre de négociations directes.

«Les Français de Naval Grup viendront avec la meilleure offre technique, mais aussi au meilleur prix», déclarait-il ainsi deux semaines avant la publication des résultats de l'appel d'offres et le jour même de la démission de Mihai Fifor, ministre roumain de la Défense… Le pronostic s'est vérifié, puisque Naval Group a présenté une offre inférieure de 140 millions de dollars à celle de Fincantieri et de 50 millions à celle de Damen.

Le torchon brûle entre Paris et Varsovie
La balle est maintenant dans le camp roumain, qui devrait donner sa réponse le 12 janvier. Plus qu'un simple contrat d'armement à l'international, c'est la question de la capacité de la France à défendre ses intérêts économiques- et stratégiques- qui est dans la balance.

Difficile en tout cas de ne pas prendre au sérieux les craintes de Michel Cabirol. C'est en effet le rédacteur en chef de La Tribune qui en 2014 avait senti venir le «coup de poignard» des Polonais avec l'annulation du contrat de 50 hélicoptères multirôles H225M Caracal passé avec Eurocopter. Un méga-contrat, évalué à 3,14 milliards d'euros, décroché en 2015 par le constructeur de Marignane et déchiré en 2016 par le nouveau gouvernement conservateur (PiS) de Beata Szydło. Dans la foulée, le ministère polonais de la Défense passa une commande directe à l'américain Sikorsky (Lockheed Martin), constructeur des Black Hawk.

Le tout bien que la France ait, sous pression de la Pologne, fait le choix de sacrifier le contrat des navires Mistral avec la Russie pour sauvegarder celui des Caracal avec son allié européen. Des pratiques, peu orthodoxes qui conduisirent Paris à interrompre son dialogue stratégique avec Varsovie et Airbus à adresser peu avant Noël une demande d'arbitrage aux autorités polonaises en vue d'être indemnisé.

Un coup tordu qu'a d'ailleurs bien failli réitérer… la Roumanie. Comme le rappelle La Tribune, alors qu'Airbus Helicopters et Bucarest entretiennent un partenariat de plus de 50 ans, les Roumains lorgnent les appareils américains. En août 2017, quelques semaines avant une visite officielle d'Emmanuel Macron dans le pays, le ministère roumain de la Défense signa une lettre d'intention pour l'achat d'hélicoptères d'attaque AH-12 «Viper» qui pourraient être assemblés dans les usines du partenaire local d'Airbus, IAR (Industria Aeronautică Română).

Un jeu de dupes qui poussera d'ailleurs le Président d'Airbus Helicopter, Bruno Even, à taper du poing sur la table. Si la Roumanie ne passe pas commande au groupe, celui-ci fermera sa chaîne de production dans le pays et avec laquelle Airbus comptait s'attaquer aux pays d'Europe de l'Est.

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En attendant, ce n'est pas en Roumanie, mais à Donauwörth, en Bavière, que seront assemblés les 20 hélicoptères H145M, commandés en juin dernier par… la Hongrie. Non sans une certaine ironie, c'est en effet un pays en froid avec Bruxelles qui joue la carte européenne en matière de Défense.

Pour en revenir au marché des bâtiments de surface, Naval group n'a pour l'heure remporté qu'une seule vente de corvettes Gowind en 2018. En plus de la Roumanie, le groupe français a également visé —avec succès- le marché argentin et émirati, où les négociations restent en suspens. Sur le marché égyptien, ce fut cependant la douche froide.

Alors qu'en 2014 l'Égypte avait passé commande de quatre corvettes à Naval group, avec une option portant sur deux autres vaisseaux, Le Caire préféra finalement signer avec l'allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS). Un choix qui n'aurait pas de «rationalité opérationnelle et logistique» précisait-on déjà à La Tribune, soulignant que les frégates Meko A200 étaient deux fois plus chères que les Gowind 2500, tout en étant construites hors d'Égypte.

Ironie du sort, ce contrat s'est retrouvé gelé suite à l'affaire Khashoggi. En effet, comme l'avait illustré la revente des Mistral en 2015, l'Arabie saoudite est un gros sponsor des achats d'armement de l'Égypte. Or, Angela Merkel avait annoncé fin octobre son intention de geler ses exportations d'armes vers le royaume wahhabite. Offensée, Ryad a donc signifié à son allié égyptien sa ferme opposition à cet achat de corvettes allemandes.

De son côté, Naval Group signait avec l'Égypte début décembre un accord de cinq ans pour la maintenance des sept bâtiments que l'entreprise lui a vendue (quatre corvettes Gowind, deux porte-hélicoptères Mistral et une frégate multi-missions FREMM). Un lot de consolation?

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