Attentats terroristes en Ouganda: quelle piste privilégier?

© REUTERS / ABUBAKER LUBOWALa police ougandaise sur les lieux de l'attentat à Kampala, le 16 novembre 2021
La police ougandaise sur les lieux de l'attentat à Kampala, le 16 novembre 2021 - Sputnik Afrique, 1920, 18.11.2021
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Au lendemain du double attentat suicide qui a secoué Kampala, la capitale ougandaise, l’identité de ses auteurs reste floue. Entre Daech* qui le revendique et les autorités qui accusent les rebelles des ADF, difficile de démêler le vrai du faux. Analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de la région.
Au moins trois personnes ont été tuées dans deux explosions qui ont secoué le centre de Kampala, la capitale ougandaise, mardi 16 novembre 2021, dans ce que la police ougandaise a décrit comme des attaques terroristes coordonnées par les éléments des Forces démocratiques alliées (ADF), milices ougandaises opérant dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) et réputées hostiles au gouvernement central de Kampala.
Outre les personnes tuées dans ce double attentat, plus de 30 autres ont été blessées, dont cinq sont dans un état critique, a affirmé le porte-parole de la police, Fred Enanga, lequel a aussi expliqué que trois kamikazes présumés sont également morts dans les explosions.
La police ougandaise a diffusé des images vidéo montrant les moments précis où les kamikazes ont déclenché leurs engins explosifs dans les rues, envoyant des nuages de fumée blanche dans l’air. Les deux explosions, l’une près d’un poste de police et l’autre près du parlement, se sont produites à quelques minutes d’intervalle, tandis qu’un attentat visant une troisième cible a été déjoué par la police ougandaise.

Quid des ADF et de l’État islamique*?

Pour les autorités ougandaises, il ne fait l’ombre d’aucun doute que ce double attentat a été mené par les ADF, qui opèrent depuis la RDC voisine. Ces dernières années, ce groupe intégriste a eu tendance à perpétrer davantage de crimes dans la partie orientale du Congo -il est régulièrement accusé de massacrer des civils dans le Nord-Kivu, notamment dans la ville de Beni- qu’en Ouganda. Ce qui a amené plusieurs observateurs à s’interroger sur les motivations de ce mouvement qui, en lieu et place de s’attaquer au gouvernement de son pays d’origine comme le font la plupart des groupes de même nature, s’attaque aux populations civiles d’un pays voisin avec lequel il n’a aucun rapport. Les attentats de mardi dernier marqueraient-ils un tournant dans la stratégie des ADF? D’autant plus que, ces dernières semaines, l’Ouganda a été confronté à une série d’attentats à la bombe imputés par les autorités aux éléments du même groupe.
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Réagissant aux attaques de mardi, le Président ougandais Yoweri Museveni a déclaré que les attaques ont été perpétrées par des jeunes "manipulés et confus" qui sont traqués par les forces de sécurité depuis l’échec d’une tentative d’assassinat visant un haut responsable du gouvernement, il y a quelques mois.
Alors que le gouvernement ougandais promet de traquer "les terroristes" des ADF, le groupe État islamique* a pour sa part revendiqué, mercredi 17 novembre, la responsabilité des deux attentats suicides qui ont frappé de plein fouet Kampala, la veille. L’annonce a été faite via l’agence de presse Amaq, affiliée au groupe terroriste. Difficile dans ces circonstances de démêler le vrai du faux entre les accusations des autorités ougandaises visant les ADF et la revendication de l’État islamique* diffusée sur son organe de propagande.

Une dynamique terroriste qui reste floue

Quoi qu’il en soit, la dynamique régionale ainsi que les enjeux politiques et géopolitiques auxquels est confrontée cette région troublée d’Afrique centrale appellent à une certaine prudence. Ce n’est pas la première fois que les ADF sont accusées de perpétrer des attentats en Ouganda ou de commettre des crimes en RDC. Ce n’est pas non plus la première fois que l’État islamique* revendique des attentats dans la région. Certaines sources, y compris le département d'État américain, affirment même que les ADF ont fait allégeance à l’État islamique*. Des informations qui méritent toutefois d’être relativisées.
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En effet, si la réalité d’une présence islamiste dans les Grands Lacs africains n’est plus à démontrer, force cependant est de constater que la réalité de la menace djihadiste incarnée par l’EI* en Afrique centrale est et reste sujette à caution. Le dernier rapport du groupe d’experts des Nations unies sur la RDC donne des indications assez intéressantes à cet égard. Selon les experts onusiens, les déclarations de l’État islamique* et des ADF amplifient la propagande locale des ADF tout en donnant l’impression que le groupe djihadiste a une portée mondiale. Mais dans les faits, aucun élément objectif ne vient accréditer la thèse d’un commandement et d’un contrôle de l’État islamique* sur les opérations des ADF, ni d’un soutien direct du groupe terroriste -qu'il soit financier, humain ou matériel- à la milice ougandaise. En dépit de la propagande que les deux groupes intégristes ont par exemple relayée sur leurs actions présumées dans l’est de la RDC depuis 2019, le groupe d’experts affirme avoir "observé des décalages entre les communications et la réalité sur le terrain". Pour l’ancien secrétaire d'État adjoint américain Philip Crowley, l’État islamique* est devenu une sorte de "marque", une franchise dont pourraient bien se servir les ADF dans leur lutte contre le régime de Kampala...

Les chebabs toujours en embuscade

Quoi qu’il en soit, la nature de l’écosystème régional invite à n’exclure aucune éventualité. Seule une enquête rigoureuse permettra de faire la lumière tant sur les auteurs du double attentat que sur leurs motivations. Surtout quand on sait que les ADF ne sont pas le seul groupe terroriste actif en Ouganda et dans ses environs. En 2010, 74 personnes avaient été tuées dans trois attentats à la bombe perpétrés dans plusieurs endroits de Kampala où des amateurs de football assistaient à la projection de la finale de la Coupe du monde. Ces actes terroristes avaient été revendiqués par le groupe islamiste somalien al-Chabab, qui a fait allégeance à Al-Qaïda*. En 2013, il avait également revendiqué l’attaque contre un centre commercial de la capitale kenyane, Nairobi, qui avait fait 67 morts, et en avril 2015 il avait tué 148 personnes dans une attaque contre une université de la ville de Garissa, dans l’est du pays.
Rappelons que l’Ouganda et le Kenya ont en commun d’être intervenus en Somalie, où ils ont déployé des soldats de leurs armées dans le cadre de la mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom). Les deux pays sont très engagés aux côtés du gouvernement central de Mogadiscio en guerre contre les islamistes chebabs.
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En attendant les conclusions de l’enquête sur les attaques perpétrées à Kampala mardi, on ne peut donc rien exclure, et il n’est pas surprenant que le Kenya ait placé ses agences de sécurité en état d’alerte maximale après les attentats terroristes qui ont touché son voisin...
*Organisation terroriste interdite en Russie
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