Affaire Paul Rusesabagina: quand l’Union européenne hausse le ton contre Kigali

© AFP 2022 SIMON WOHLFAHRTPaul Rusesabagina, en uniforme rose de détenu, arrive à la Cour de justice de Nyarugenge à Kigali, le 2 octobre 2020
Paul Rusesabagina, en uniforme rose de détenu, arrive à la Cour de justice de Nyarugenge à Kigali, le 2 octobre 2020 - Sputnik Afrique, 1920, 08.10.2021
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Dans une résolution adoptée à la quasi-unanimité, jeudi 7 octobre 2021, le Parlement européen s’est montré particulièrement critique vis-à-vis de la condamnation par la justice rwandaise de l’opposant belgo-rwandais Paul Rusesabagina, réclamant son rapatriement en Belgique "sans préjuger de sa culpabilité ou de son innocence".
Le Parlement européen a dénoncé jeudi 7 octobre ce qu’il estime être une "arrestation illégale" et la condamnation de l’homme politique belgo-rwandais Paul Rusesabagina. L'ancien hôtelier, dont l’action de sauvetage d’un millier de Tutsis pendant le génocide rwandais a inspiré le film "Hôtel Rwanda", était poursuivi pour "terrorisme" par la justice rwandaise. La Chambre spéciale de la Haute Cour chargée des crimes internationaux et des crimes transfrontaliers l’a condamné à 25 ans de prison, notamment pour appartenance à un groupe terroriste et pour avoir commis des actes terroristes.

Des réactions en cascades

À l’annonce de la condamnation de Paul Rusesabagina, les réactions n’ont pas manqué. La Belgique, pays dont Paul Rusesabagina est également ressortissant, a condamné le verdict prononcé par la justice rwandaise.

"Malgré les appels répétés de la Belgique [...], M.Rusesabagina n'a pas bénéficié d'un procès juste et équitable", a déclaré la ministre belge des Affaires étrangères Sophie Wilmes dans un communiqué. Selon la chef de la diplomatie belge, les irrégularités constatées lors du procès "remettent de facto en cause le procès et le jugement".

Même son de cloche du côté des États-Unis, allié traditionnel du Rwanda, qui ont fait part de leur préoccupation concernant l’affaire Rusesabagina, affirmant que l'ancien hôtelier, qui est résident américain, n’a pas bénéficié d'un procès équitable.
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Plusieurs ONG de défense des droits de l’homme comme Human Rights Watch et Amnesty International ont également fait part de leurs préoccupations depuis l’annonce du verdict. "Il s’agissait d'un procès spectacle, plutôt que d'une enquête judiciaire équitable", a déclaré Geoffrey Robertson, l'expert de TrialWatch for Justice de la Fondation Clooney.

Le temps de la complaisance aujourd'hui révolu?

La page des critiques ne semble pas près de se refermer de sitôt. La résolution que vient de passer le Parlement européen est lourde de signification dans la mesure où elle attaque frontalement le procès Rusesabagina. Une première, diront certains. Adopté à la quasi-unanimité (660 voix contre 2 et 18 abstentions), le texte critique "l'arrestation illégale de M.Rusesabagina" et demande sa "libération immédiate pour des raisons humanitaires". Il exhorte la délégation de l’UE au Rwanda ainsi que les ambassades des pays de l'UE à "transmettre fermement cette demande" aux autorités rwandaises.

"Paul Rusesabagina a été forcé de faire des aveux... sans la présence d'un avocat", a déclaré l'eurodéputée sociale-démocrate belge Kathleen Van Brempt au Parlement lors d'un débat avant le vote. Elle a ajouté que Rusesabagina était âgé de 67 ans et avait besoin de soins médicaux, ce qui signifie que sa peine de 25 ans "est de facto une condamnation à mort".

Selon la résolution, l’affaire Rusesabagina "est l’exemple même des violations des droits de l’homme au Rwanda". L'eurodéputé chrétien-démocrate belge Tom Vandenkendelaere a exhorté l’Union à accroître la pression sur le Rwanda.
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Cette sortie du Parlement européen marque un tournant important dans les relations entre Kigali et Bruxelles. Pendant longtemps, en raison du "crédit du génocide" - une politique de complaisance à l'égard du régime de Paul Kagamé pour avoir prétendument "arrêté" le génocide -, le Rwanda a bénéficié de la mansuétude de la communauté internationale en général et de l’Union européenne en particulier, en dépit des graves violations des droits de l’homme qu’il commettait chez lui et dans la région des Grands Lacs, notamment dans l’est de la République démocratique du Congo, comme en témoignent régulièrement de nombreux rapports internationaux, notamment ceux d'experts de l'Onu. Cette époque semble révolue...

Quelle suite?

Faut-il pour autant s’attendre à des répercussions sur le plan diplomatique, notamment de la part des alliés traditionnels du Rwanda?
S’il est encore trop tôt pour le dire, force est de reconnaître que le procès Rusesabagina va laisser des traces indélébiles dans les relations entre le Rwanda et ses partenaires traditionnels. Du côté américain et britannique, ça fait un moment qu’on essaie de prendre une certaine distance vis-à-vis de Kigali, et présentement l’heure est à un attentisme vigilant. Selon le professeur Filip Reyntjens, spécialiste du Rwanda, qui s'entretenait avec l'auteur de ces lignes, le temps de la complaisance semble dépassé.

"À Kigali, on se rend très bien compte qu’on grignote de plus en plus sur le crédit génocide accordé au FPR", fait observer le politologue belge pour qui "la réputation du régime est nettement moins bonne qu’il y a environ 10 ans", et que "le procès va certainement contribuer à diminuer la hauteur morale du régime".

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Haro sur la coopération judiciaire!

Aussi, peut-on se demander quelle sera la conséquence de l’affaire Rusesabagina sur les pratiques futures en matière d’extradition. Ces dernières années, en effet, plusieurs pays occidentaux, notamment ceux de l’UE, ont extradé vers le Rwanda des Rwandais soupçonnés ou accusés d’avoir participé au génocide de 1994. C’est notamment le cas des Pays-Bas qui ont extradé, fin juillet 2021, Venant Rutunga, 72 ans, soupçonné d’avoir fait appel aux miliciens Interahamwe pour massacrer les personnes réfugiées dans l’enceinte de l’Institut de recherche agricole (ISAR) qu’il dirigeait. Avec la condamnation controversée de Rusesabagina, la coopération judiciaire avec le Rwanda, qui s’est beaucoup améliorée ces dernières années non sans difficulté, ne risque-t-elle pas d’être fragilisée?
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