Assassinat d’un homme d’affaires rwandais au Mozambique: Kigali pointé du doigt

© AFP 2022 ALFREDO ZUNIGALa police à Maputo
La police à Maputo - Sputnik Afrique, 1920, 22.09.2021
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L’homme d’affaires rwandais Revocant Karemangingo a été abattu en plein jour dans sa voiture par des hommes armés, à Maputo, au Mozambique. Un meurtre qui ravive la crainte des opposants en exil et le débat sur les opérations d’assassinat des dissidents rwandais à l’étranger. Analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de la région.
La nouvelle a secoué la diaspora rwandaise. L’homme d’affaires rwandais Revocant Karemangingo a été abattu en plein jour à Maputo, la capitale du Mozambique, alors qu’il rentrait chez lui. Ses assassins, qui utilisaient des armes automatiques, l’ont atteint de plusieurs balles alors qu’il se trouvait dans sa voiture, dans la banlieue de Matola, le quartier d’affaires de la capitale mozambicaine.
Selon la presse locale, les assaillants circulaient à bord de trois véhicules lorsqu’ils ont intercepté la voiture de la victime à environ 20 mètres d’une de ses pharmacies et à 50 mètres de son domicile, tirant une rafale de balles sur le véhicule. Karemangingo a été abattu de neuf balles. Personne n’a été arrêté jusqu’à présent. La police du Mozambique et le service d’enquête criminelle ont ouvert une enquête.
Des FAR aux affaires
Avant de quitter le Rwanda pour s’exiler au Mozambique, Revocant Karemangingo, 54 ans, avait été lieutenant dans les Forces armées rwandaises (FAR). Après la victoire du Front patriotique rwandais (FPR), en juillet 1994, il avait quitté le pays, comme des milliers de Hutus craignant de faire les frais des nouveaux maîtres du Rwanda, pour trouver refuge au Mozambique. Dans ce dernier pays, il s’est lancé en affaires et a prospéré dans le secteur de la pharmacie. Parallèlement à ses affaires, il était le vice-président de l'Association des réfugiés rwandais au Mozambique...
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Le profil type
Selon le président de l’association, Cléophas Habiyaremye, Revocant Karemangingo craignait pour sa vie. Il avait averti les autorités mozambicaines que des personnes ayant des liens avec le Rwanda complotaient pour le tuer. Était-il activement impliqué en politique pour devenir un élément gênant aux yeux du régime rwandais, comme cela a été pour les dissidents politiques régulièrement ciblés par le FPR?
Pour l’heure, aucune information ne permet de soutenir une telle assertion. Toutefois, Karemangingo avait le profil type qui ne plaît pas beaucoup aux maîtres du Rwanda: il était Hutu et était riche. Or, l’un des objectifs du FPR après sa prise de pouvoir avait été la décapitation de l’élite hutue d'après Jean-Marie Vianney Ndagijimana, ancien ministre des Affaires étrangères dans le premier gouvernement post-génocide mis en place par Kagame. Dans un entretien avec l'auteur de ces lignes, il fait observer que l’assassinat de Revocant Karemangingo s’inscrit probablement dans cette logique du FPR qui consiste à neutraliser les membres de l’élite hutue jugés dérangeants par le régime:

"Karemangingo était riche et discrètement efficace. Le régime l’a éliminé, histoire de décapiter ce qui reste de l’élite hutue et en même passer un message au reste du groupe pour qu’il se taise". Selon l’ancien ministre, il y a de fortes chances que d’autres Rwandais réfugiés au Mozambique soient visés par le régime de Kigali...


Ceux qui parmi cette élite hutue ont pu échapper aux campagnes de nettoyage ethnique au Rwanda et à l’est de la RDC se sont retrouvés sur la notice rouge d’Interpol à la demande du régime rwandais, -ce qui ne veut pas dire que tous les Hutus inculpés et condamnés sont innocents, loin s’en faut- avant d’être soit poursuivis par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) ou les juridictions des pays tiers pour des chefs d’accusation souvent fallacieux. Quand les moyens de pression non violents étaient jugés inopérants, le FPR procédait tout simplement à l’assassinat du Hutu ciblé, surtout si ce dernier était jugé sérieusement menaçant pour les intérêts du régime.
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Si le mobile du meurtre de Revocant Karemangingo reste flou, des informations circulant dans les milieux de l’opposition rwandaise en exil laissent penser que l’homme d’affaires serait devenu la cible du régime en raison du soutien qu’il aurait apporté à certaines structures politiques de l’opposition en exil. Quoi qu’il en soit, les exilés et dissidents rwandais vivant au Mozambique sont sur les dents. D’autant plus que l’affaire Karemangingo n’est pas un cas isolé. D’autres membres de la communauté rwandaise du pays ont été ciblés ces derniers mois.
Tout ceci survient au moment même où le Rwanda a déployé des troupes au Mozambique pour soutenir l’armée mozambicaine en proie avec des groupes djihadistes dans la région septentrionale de Cabo Delgado. Certaines sources, à l'instar de Jean-Marie Vianney Ndagijimana, estiment que le régime de Kigali aurait profité du déploiement de ses éléments au Mozambique pour infiltrer ses agents dans le pays afin de mettre le grappin sur certains exilés ciblés par le régime. Etienne Mutabazi, porte-parole du Congrès national rwandais (RNC, opposition) basé en Afrique du Sud, a déclaré au Daily Maverick:

"Ils sont venus prétendument pour combattre les insurgés islamiques. Cependant, à l'époque, nous avons dit que le Rwanda était probablement plus intéressé par la recherche d'intérêts économiques et la poursuite des réfugiés rwandais au Mozambique."

Pour l’heure, le gouvernement rwandais n’a pas daigné réagir ni à l’assassinat de Revocant Karemangingo ni aux allégations l’incriminant dans cet acte criminel. Une chose est certaine, ce n’est pas la première fois que le régime est indexé dans des tentatives d’assassinat et assassinats des dissidents rwandais en exil.
Loin d’être une première
Au cours des dernières années, plusieurs d’entre eux ont été sérieusement menacés, voire assassinés. En juin 2010, l’ancien chef d’état-major, le général Faustin Kayumba Nyamwasa, exilé en Afrique du Sud, avait été grièvement blessé par balles, alors qu’il rentrait chez lui. Transporté à l’hôpital, il avait échappé de peu à une nouvelle tentative d’assassinat à l’intérieur même de l’établissement. Quelque temps après, en mai 2011, Scotland Yard adressait des courriers de mise en garde aux activistes René Mugenzi et Jonathan Musonera qui résident en Grande-Bretagne, leur expliquant que Kigali pouvait attenter à leur vie à tout moment. Réveillon 2014, le corps sans vie du colonel Patrick Karegeya, l’ancien patron des services de renseignement extérieurs du Rwanda de 1994 à 2004, était retrouvé dans une chambre d’hôtel à Johannesburg. La justice sud-africaine a établi que le meurtre avait été ourdi par des personnes au service du Rwanda.
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