L'or du Congo au cœur de la coopération RDC-Rwanda: le pari risqué de Félix Tshisekedi?

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Or - Sputnik Afrique, 1920, 01.07.2021
La RDC et le Rwanda ont conclu trois accords commerciaux dont l'un porte sur l’exploitation de l’or congolais. La démarche s'inscrit dans un esprit de réconciliation et de coopération bilatérale renforcée, cher au Président Tshisekedi. Mais elle n'est pas sans risque d'après l'analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de l’Afrique centrale

La République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda ont signé, samedi 26 juin, trois accords de coopération bilatérale à l'issue d'une rencontre entre les Présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame à Goma, capitale de la province du Nord-Kivu, située au nord-est de la RDC. La première entente concerne la promotion et la protection des investissements, tandis que la deuxième porte sur la prévention de la double imposition et de l'évasion fiscale entre les deux pays.

La troisième, qui semble la plus importante, est un mémorandum sur la coopération en matière d’exploitation de l’or.

​Lors d’une conférence de presse conjointe, Félix Tshisekedi et Paul Kagame ont apprécié la bonne collaboration qui existe entre leurs pays depuis l’arrivée au pouvoir de Tshisekedi fils, au début de l'année 2019. Si l’entretien entre les deux chefs d’État s’est articulé autour des questions relatives à la sécurité dans la région et à l’éruption du volcan Nyiragongo, il n’en demeure pas moins que les questions économiques, notamment le commerce transfrontalier et l’exploitation des ressources naturelles — à commencer par l’or congolais—, ont occupé la majeure partie des discussions.

La paix par l’économie

À Kigali, et surtout à Kinshasa, on estime que la paix passe aussi par l’économie. Depuis la seconde invasion de la RDC par le Rwanda en août 1998, les relations entre les deux pays ont toujours évolué en dents de scie. Mais avec l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi en janvier 2019, les choses semblent évoluer positivement. Le nouveau Président congolais a fait le choix de la réconciliation sans exiger quoi que ce soit du Rwanda, pourtant épinglé dans le Rapport Mapping des Nations unies pour les crimes commis par ses troupes en RDC. À plusieurs reprises, le Groupe d’experts de l’Onu a accusé le Rwanda d’entretenir l’instabilité dans l’est de la RDC, en plus de piller et d’exporter les ressources naturelles du pays vers le Rwanda.

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En dépit de cela, Félix Tshisekedi a fait le pari de l’économie pour ramener la paix entre la République Démocratique du Congo et le Rwanda. Les deux pays ont renforcé leur coopération sur les plans sécuritaire et économique. Lors de la conférence de presse avec son homologue rwandais, Tshisekedi a fait savoir qu’il était temps que les relations entre les deux voisins deviennent amicales et fraternelles. «Nous avons perdu tant d’années à être antagonistes l’un envers l’autre, à vivre dans la tension et dans une situation de guerre, mais aussi à partager la haine. Maintenant ça suffit», a-t-il déclaré.

C’est dans cette dynamique de rapprochement que la RDC et le Rwanda ont décidé de conclure les accords commerciaux susmentionnés, il y a quelques jours.

Légaliser l’exploitation illicite des ressources congolaises

Reste que ces accords font la part belle au Rwanda au détriment de la RDC, productrice des richesses.

En matière d’investissements par exemple, le protocole d'accord s'avère bancal en faveur du Rwanda qui reste plus attractif que la RDC.

S’agissant de la coopération en matière d’exploitation de l’or, l'accord a été conclu entre une entreprise congolaise, la Société aurifère du Kivu et du Maniema (Sakima SA), et une entreprise rwandaise, Dither LTD. D'après un responsable congolais cité par le magazine Jeune Afrique: «Il y aura complémentarité entre les deux sociétés qui vont donc contrôler la chaîne des valeurs à partir de l’extraction par la société congolaise Sakima et le raffinage par la firme rwandaise Dither SA».

Concernant l'exploitation du métal jaune dans la région des Grands Lacs, il convient de préciser que les gisements se trouvent en grande partie au Congo, alors que les usines de raffinage sont situées en Ouganda et au Rwanda. Ce faisant, la RDC va demeurer dans son rôle habituel de guichet automatique des matières premières, sans plus. Elle va en outre se limiter à fournir les minerais aux pays voisins qui, eux, les transformeront et en tireront des plus-values.

En réalité, l’accord sur l’exploitation de l’or va permettre de légaliser l’exploitation illicite de cette ressource naturelle par le Rwanda. Le Pays des mille collines est devenu un pôle d’attraction minière pour les entreprises désirant s’approvisionner en ressources minières provenant de la RDC.

Les rapports du Groupe d’experts des Nations unies sur l’exploitation illicite des ressources naturelles de la RDC par le Rwanda se succèdent et se ressemblent. La plupart d’entre eux montrent que le Pays des mille collines exporte davantage d’or qu’il n’en fait mention. Dans celui de 2019, par exemple, le Groupe d’experts fait observer: «Le Rwanda a déclaré des exportations d’or de 2.163 kg, alors que les Émirats arabes unis en ont officiellement importé 12.539 kg de ce pays au cours des neuf premiers mois de 2018.»

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Selon le Groupe d’experts, les trafiquants d’or continuent à emprunter les mêmes itinéraires commerciaux que par le passé. À partir de Bukavu, ceux-ci se rendent généralement à Kigali et à Bujumbura, tandis que ceux partant de Butembo acheminent leur marchandise vers Kampala.

Lorsque les autorités congolaises prétendent que le protocole d’accord de coopération entre le Rwanda et la RDC permettra de résoudre le problème de contrebande de l’or et de priver les groupes armés –à travers lesquels le pouvoir de Kigali tire les ficelles d'après les experts de l'Onu- des revenus issus de cette filière, elles font fausse route. La réalité est que, avec l’accord de coopération, ce qui se faisait dans la clandestinité se fera désormais au vu et au su de tout le monde...

Affronter l’opinion intérieure

La volonté du Président congolais serait donc de réconcilier le Congo avec le Rwanda sur l’autel des ressources naturelles de son pays. Mais c'est une approche qui est loin de faire l’unanimité en RDC même. D’abord, les accords signés n’ont pas été soumis à l’appréciation du Parlement, dénoncent certains parlementaires en se référant à la Constitution congolaise. Secundo, dans la mémoire collective congolaise, les blessures des guerres successives imposées par l’armée rwandaise à la population congolaise sont encore trop ouvertes pour accepter le compromis négocié par Félix Tshisekedi. Dans le Grand-Kivu particulièrement, le rapprochement est très mal perçu. Le Rwanda a durablement occupé la région et des crimes de masse y ont été commis.

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En scellant la réconciliation avec Kagame au détriment de la justice, dont le prix Nobel de la Paix Denis Mukwege s’est fait le chantre —ce dernier bataille pour la mise en place d’un tribunal pénal international pour la RDC—, Félix Tshisekedi s’est non seulement mis à dos une très grande partie des Congolais, mais il est aussi en train d’ouvrir, sans le réaliser peut-être, un front intérieur important contre son pouvoir. À défaut de convaincre l’opinion du bien-fondé de sa démarche, il devra affronter une opinion publique qui le perçoit de plus en plus non pas comme le Président du Congo, mais comme le faire-valoir du maître de Kigali.

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