C’est une première victoire, encore faudrait-il qu’elle contribue à rendre justice aux ayants-droit. Carlos Castresana, procureur dans la ville d’Almeria dans le sud de l’Espagne, vient d’envoyer une lettre au tribunal d’instruction de la commune de Purchena pour ordonner la réouverture du dossier d’Ilias Tahiri. Ce jeune Marocain est décédé par asphyxie, il y a bientôt un an, après un violent plaquage appelé «contención mecánica».
Les faits remontent au 1er juillet 2019. Ce jour-là, Ilias Tahiri, à peine âgé de 18 ans, a trouvé la mort, étouffé, sur un lit du centre pour mineurs Tierras de Oria à Almeria, dans le sud de l’Espagne. Sa disparition a été passée sous silence jusqu’au mercredi 9 juin 2020, quand le quotidien El País a diffusé une vidéo macabre. Provenant des caméras de surveillance du centre, ces images montrent les treize dernières minutes de la vie du jeune homme. Un calvaire. On y voit l’un des responsables du centre, identifié par El País, et cinq agents de sécurité le plaquer violemment sur un lit. Le visage collé au matelas, ils lui ligotent les mains et les pieds. L’un des agents se met en califourchon sur son corps, qui ne bougeait déjà plus. Ilias Tahiri est décédé.
Sitôt postée, la vidéo déclenche une vague d’indignation, qui continue de déferler sur les réseaux sociaux des deux rives e la Méditerranée. Scandalisés, internautes marocains et espagnols se mobilisent sur la Toile. Ils réclament #JusticeForIlyass (Justice pour Ilias), assimilant son cas à celui de l’Américain George Floyd. Ce dernier est lui aussi mort étouffé, mais sous le genou d’un policier qui l’avait plaqué au sol.
13 minutes. Il a fallu 13 minutes pour qu'Ilyasse, un jeune marocain, (Allah y rahmo) perde vie parce qu'on lui a bloqué la respiration sans aucune justification. Il a dû tellement souffrir. Nous demandons à ce que justice soit faite. #JusticeForIlyass
— La Reine du mcflurry (@MalikaaBlch) June 13, 2020
Une série de tweets comme celui-ci ont été publiés sous le même hashtag #JusticeForIlyass
Une pétition a été lancée en ligne et paraphée, au jeudi 18 juin 2020, par 23.000 personnes. Ses signataires demandent la réouverture de l'enquête classée sans suite en janvier 2020 par la justice espagnole. La juge d’instruction saisie de l’affaire, Teresa Inés Sánchez Gisbert avait en effet prononcé un non-lieu. Pour elle, le décès d’Ilias a été «brutal», mais «accidentel».
La juge se serait fondée sur les déclarations du «personnel éducatif» du centre ainsi que les rapports psychiatriques et psychologiques présentées dans le dossier du jeune Marocain.
«Ilias était un garçon perturbé, diagnostiqué et traité pour un "trouble de la personnalité antisociale grave"… Il était déjà passé par deux autres centres de détention pour mineurs auparavant. En mai 2019, il a intégré Tierras de Oria, il y attendait son jugement pour avoir menacé avec une arme blanche une psychologue. Il en est sorti, mort, le 1er juillet», est-il expliqué dans le rapport final de l’enquête, consulté et cité par El País. Ce document souligne aussi qu’Ilias «s’était tailladé la main gauche et montré violent envers le personnel… C’est ce qui les a poussés à déclencher le protocole de “contención mecánica”» (contention mécanique).
La vidéo fraîchement diffusée ne montre pas ce qu’il s’est passé avant l’intervention du personnel du centre. Tout de même, les défenseurs d’Ilias soutiennent qu’elle vient remettre en cause le rapport de la juge et redonner vie au recours déposé par la famille du jeune homme en février dernier et qui est resté dans les tiroirs.
18 años. No opuso resistencia. Lo mataron. Entre seis. Andan sueltos.
— gon (@g000000000000n) June 11, 2020
INJUSTIFICABLE. Qué impotencia. #JusticiaParaIlias
«18 ans. Il n’y avait aucune résistance. Ils l'ont tué. Ils étaient six. Ils sont lâches. C’est INADMISSIBLE. Quelle impunité. #JusticePourIlias»
La mobilisation dépasse les réseaux sociaux. Un collectif a été créé récemment, regroupant des avocats marocains et espagnols. Baptisé JusticiaParaIlias (Justice pour Ilias), il vient de porter plainte devant la juridiction espagnole pour demander la réouverture de l'enquête. «Notre collectif considère que ce crime est une violation grave des droits de l'Homme. Nous demandons à l'État espagnol d’éclaircir dans les plus brefs délais les zones d'ombres liées à cette affaire, afin d’identifier les auteurs de ce crime atroce et de les traduire devant la justice», déclare-t-il dans un communiqué.
«Les vraies causes du décès d’Ilias doivent être révélées pour qu’il n’y ait plus jamais ça! C’est pour cela qu’au nom du collectif, la fondation Ibn Battuta a déposé plainte, lundi 15 juin en tant qu’accusateur populaire [concept qui dans la procédure pénale espagnole est plus large que la constitution de partie civile en ce qu’il est ouvert à des parties n’ayant pas été lésées directement par l’infraction, ndlr] dans cette affaire. Nous appelons à une nouvelle enquête pour que justice soit faite pour Ilias et sa famille. Nous implorons également le gouvernement local [andalou, ndlr] d’interdire l’utilisation de ce protocole violent qu’est la contention mécanique dans les centres pour mineurs», détaille l’ex-député.
Plaquage ventral à l’espagnole
Le protocole de «contention mécanique» dont parle Mohamed Chaïb Akhdim consiste à contenir par un moyen physique une personne pour l’immobiliser. C’est une pratique légale en Espagne, bien qu’elle soit largement controversée. Un Guide des bonnes pratiques officiel, datant de 2017, lui est même consacré. Le «Défenseur du peuple espagnol» (ombudsman), Francisco Fernández Marugán, y précise quand et comment utiliser cette technique dans des centres de détention. Après l’éclatement de l’affaire Ilias Tahiri, le Défenseur du peuple a adressé des recommandations au ministère de la Justice et au gouvernement andalou en vue d’interdire l’utilisation de ce protocole dans les centres de détention pour mineurs sur tout le territoire espagnol.
Mourad Elajouti, coordinateur du collectif JusticiaParaIlias au Maroc et avocat au barreau de Casablanca estime, lui aussi, que «l’étrange pratique de la contention mécanique» doit être abolie.
«Je ne comprends pas comment un protocole aussi violent, aussi dangereux, soit pratiqué dans des centres qui accueillent des mineurs… Je n’ai jamais vu ça au Maroc», s’étonne-t-il en détaillant les péripéties de l’affaire à Sputnik. Elajouti regrette aussi l’absence de réactions officielles concernant le cas d’Ilias: «Jusqu’à présent, il n’y a eu aucune réaction ni des autorités espagnoles, ni des autorités marocaines sur l’affaire alors que les faits sont très graves».
Me Elajouti va plus loin. Il affirme qu’Ilias Tahiri n’est pas la seule victime de ce système. «Ce n’est que la partie visible de l’iceberg», poursuit-il, avant de pointer du doigt la Fondation Ginso. Selon lui, cette organisation gestionnaire du centre pour mineurs d'Almeria, où «a été tué Ilias», a déjà été impliqué dans d’autres affaire similaires. Sputnik a tenté d’avoir des explications de la part de la fondation Ginso. Envoyées par e-mail, nos questions sont restées sans réponses.
Ramón avant Ilias
L’affaire similaire à celle d’Ilias dont parle Me Mourad Elajouti est survenue en 2011, à Teresa de Calcutta. C’est dans cet autre centre pour mineurs, situé dans la banlieue de Madrid, qui est lui aussi géré par Ginso, qu’est mort Ramón Barrios. Cet Espagnol, qui était à peine âgé de 18 ans, avait perdu la vie après avoir été immobilisé et subi le même protocole de contention mécanique qu’Ilias.
Les pétitionnaires ont dû attendre une année avant de voir le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) effectuer une visite à Tierras de Oria. À la surprise générale, ce Comité avait conclu dans son rapport final qu’il n’y avait rien d’anormal à déclarer. Ses membres avaient pourtant relevé que le protocole décrié avait été utilisé au moins une vingtaine de fois entre janvier et septembre 2016. «Cette mesure durait généralement entre une et deux heures. Les mineurs immobilisés n'étaient pas autorisés à aller aux toilettes (bien qu'ils l'aient demandé). Dans certains cas, ils se faisaient dessus», soulignent les auteurs du rapport. Si tous ces faits ont été considérés comme «normaux», que diraient les responsables du Comité européen maintenant qu’ils peuvent visionner la vidéo de la mort d’Ilias? Et que dira la Justice espagnole?