La Confédération helvétique se distingue dans sa politique étrangère par une implication forte dans l'humanitaire et les bons offices, sans prendre position et sans s'aligner. Ce qui est vrai en Ukraine et en Colombie l'est tout autant au Moyen-Orient.
M. Yves Rossier, secrétaire d'état aux Affaires étrangères, s'est rendu à Bagdad, à Nadjaf (haut lieu culte chiite) et à Erbil (capitale du Kurdistan irakien) en avril dernier. Qu'est-il ressorti de cette visite?
"La Suisse est engagée à plusieurs niveaux: au niveau militaire, notre politique de paix et de sécurité en Syrie, notre position particulière entre l'Iran et les USA (en raison de notre mandat de défense des intérêts américains à Téhéran); il était important de le compléter par une visite en Irak pour faire le bilan de notre action, parce que là notre action est essentiellement humanitaire pour l'instant dans la région du Kurdistan, nous avons deux ou trois petites actions dans les provinces de Souleimaniye et d'Anbar, d'une ampleur plus limitée, que nous faisons faire par des tiers. Essentiellement au Kurdistan dans les camps de réfugiés, nous reconstruisons une relation qui avait été interrompue."
"Le dialogue que nous conduisons avec l'Iran va bien au-delà du domaine financier: nous avons un dialogue droits de l'homme, un dialogue sur la sécurité régionale, un dialogue politique en général, nous avons constamment maintenu (compte tenu de notre position particulière) un dialogue très étroit avec l'Iran. Avec la mise en œuvre de l'accord nucléaire, la plupart des sanctions de l'ONU et de l'UE ont été levées. Vous avez donc un énorme retard en Iran en raison de l'absence de l'Iran de marchés financiers et un énorme retard à combler en matière de savoir-faire dans tous les domaines, à l'intérieur du pays, en matière d'infrastructure.
Le dialogue financier, c'est surtout accompagner l'Iran afin qu'il rattrape le retard; la réglementation internationale des marchés financiers a beaucoup changé au cours des 20 dernières années, et durant ces 20 ans, l'Iran était absent en raison des sanctions pour des raisons politiques, et il y a un gros retard: les règles sur le blanchiment d'argent, la participation à tous les organismes internationaux; c'est plutôt un soutien technique, un soutien de savoir-faire à l'Iran pour préparer et accompagner sa réintégration dans les marchés financiers internationaux."
La Suisse dispose d'une position intéressante, car elle fut l'un des premiers pays avec la Russie à s'impliquer dans l'humanitaire en Syrie; il s'agit d'un pays neutre et sa politique est indépendante (elle n'est pas membre de l'UE), ce qui en fait un partenaire intéressant au Moyen-Orient. La Confédération helvétique cherche une solution politique au conflit syrien; comment cela se traduit-il?
En pratique, comment l'aide humanitaire a-t-elle pu se mettre en place dans un pays déchiré entre différentes factions, sans que la Suisse ait eu à s'aligner sur l'un ou l'autre camp?
"Concernant l'engagement humanitaire, c'est un contexte spécial que nous avons mis sur pied avec l'Iran, un dialogue trilatéral (gouvernement syrien-Iran-Suisse) et c'est notre chef de l'humanitaire qui le conduit. Il s'agit de discuter des conditions de l'engagement humanitaire en Syrie; ce sont des choses toutes aussi banales que difficiles à régler, comme les octrois de visas pour le personnel humanitaire, les conditions de collaboration avec les ONG syriennes, le droit d'accès (le gouvernement syrien distingue les régions contrôlées par le gouvernement de celles tenues par les groupes armés d'opposition), il y a l'accès depuis l'extérieur (qui est un tabou pour le gouvernement syrien). Nos discussions visent à améliorer autant que possible les conditions de travail des organisations humanitaires. Mais je ne vous cache pas que c'est une discussion extrêmement difficile.
Par exemple, on avait réussi à faciliter le passage de convois humanitaires, mais les forces gouvernementales ont demandé que tout le matériel chirurgical soit retiré de ces convois, parce qu'il pouvait être utilisé comme une arme. On a évidemment besoin de scalpels pour opérer des gens, surtout quand on fait de la médecine de guerre.
La solution politique est dans les mains de M. de Mistura, et du groupe de soutien à la Syrie (la Russie, les USA), et le soutien de la Suisse est d'abord un soutien à l'équipe de M. de Mistura, un soutien logistique, technique, d'experts, etc."
"Vous avez dans un cas une réponse à une crise humanitaire et la Suisse fait tout ce qu'elle peut aujourd'hui, car il faut y répondre tout de suite; ce n'est pas qu'une question d'argent, je vous ai évoqué les difficultés d'accès, il faut une capacité d'absorption. La contribution à l'élargissement, elle procède d'un tout autre raisonnement: lors de l'adhésion des nouveaux pays à l'UE, vous aviez un énorme décalage entre les anciens et les nouveaux pays membres de l'UE; la Suisse a obtenu, par le biais de ses accords bilatéraux, un accès au marché de l'UE et avec cette accession, la Suisse a obtenu un accès facilité à tous ces nouveaux pays.
Deux poids deux mesures pour des partenaires de long terme. Sur le plan stratégique, Berne ne tient pas à en rester là, puis que la nouvelle stratégie de politique étrangère (2016-2019) indique que la Confédération "tiendra compte des basculements géopolitiques" pour développer ses relations avec ces partenaires. Mais n'est-ce pas ce qu'elle a toujours prôné?
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