RDC: est-ce l’heure de vérité pour l’Union sacrée?

Alors que le blocage relatif à la désignation du prochain président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) perdure, tous les yeux sont désormais tournés vers le président de l’Assemblée nationale. De sa décision dépend l’avenir de la coalition au pouvoir. Analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de l’Afrique centrale.
Sputnik
Le processus de désignation du prochain président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) de la République démocratique du Congo (RDC) est au point mort. Les confessions religieuses auxquelles revient la tâche, selon la loi, de désigner la personne qui doit piloter cet organe chargé de la gestion du processus électoral peinent toujours à s’entendre, en dépit de l’ultimatum lancé par le président de l’Assemblée nationale, Christophe Mboso Nkodia, au début de la semaine.

"Je lance un appel aux huit confessions religieuses pour qu’elles s’accordent cette fois-ci sur la désignation du président de la CENI et d’un membre de la plénière", avait-il alors écrit dans une lettre adressée aux chefs religieux.

72h plus tard, il n’y a toujours pas de consensus entre les membres des confessions religieuses. Dans une lettre adressée au président de l’Assemblée nationale, le vice-président de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), Mgr José Moko Ekanga, a indiqué que les leaders confessionnels "ont été confrontés à un conflit d’interprétations" de la correspondance envoyée par Mboso, "ce qui n’a permis aucune avancée", a-t-il ajouté. Face aux divergences, le processus s'enlise, faisant craindre un report de la prochaine présidentielle prévue en décembre 2023.

L’impossible consensus

Depuis le processus de désignation du futur président de la CENI, un homme, un nom, est au cœur des dissensions entre les membres des confessions religieuses congolaises: Denis Kadima. Directeur exécutif de l’Institut électoral pour une démocratie durable en Afrique (EISA), une ONG basée en Afrique du Sud, l’homme a un curriculum vitae bien rempli en matière de supervision des élections. Si sur ce terrain, personne ne conteste son expertise, il n’en demeure pas moins qu’il suscite une certaine circonspection: les catholiques et les protestants le soupçonnent ou le considèrent comme proche de la présidence de la République, une suspicion qui n’est pas dénuée de tout fondement. Pour ces raisons, ils estiment qu’il n’est pas le candidat idéal pour la CENI, qui a besoin d’être dirigée par un président non partisan ou sans aucune accointance. Mais pour les Kimbanguistes (Église indépendante congolaise), qui ont proposé le nom de Kadima, les musulmans et les représentants des églises dites de réveil, c’est leur candidat ou personne.
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Face au blocage, les délégués de la Cenco (Conférence épiscopale nationale congolaise) se sont dits ouverts aux discussions, à la proposition d’un autre nom, mais les six autres confessions estiment que les échanges sont terminés et ne jurent que par Denis Kadima. Or sans unanimité, pas de désignation. La machine étant donc bloquée, tous les yeux sont désormais tournés vers l’Assemblée nationale qui doit trancher la question.

Un air de déjà vu

En fait, c’est l’histoire qui se répète. Le cas Denis Kadima est sans rappeler un autre survenu, il y a un an: l’affaire Ronsard Malonda. À l’instar de Kadima aujourd’hui, Malonda ne faisait pas non plus l’unanimité parmi les confessions religieuses. Les catholiques le soupçonnaient de rouler pour le Front commun pour le Congo (FCC), la famille politique de l’ancien chef de l’État, Joseph Kabila. Son imposition à la tête de la CENI par une Assemblée nationale acquise à l’ancien Président avait provoqué de fortes protestations et des manifestations dans la capitale, Kinshasa.
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Prétextant la division des confessions religieuses et les tensions consécutives à la désignation de Malonda à la tête de la CENI, Félix Tshisekedi avait refusé d’entériner cette désignation, creusant davantage le fossé avec son prédécesseur avec lequel il était en coalition. Maintenant que son homme, Denis Kadima, est sur la sellette, le Président congolais va-t-il faire du forcing, d’autant plus qu’il dispose d’une Assemblée nationale qui lui est acquise?

Pression diplomatique

Si cela devait arriver, c’est la cohésion même de l’Union sacrée, la coalition au pouvoir, qui en sortira fragilisée. D’autant plus que certaines forces politiques composant cette coalition ont déjà fait savoir qu’elles ne voulaient pas d’une CENI politisée. C’est notamment le cas d’Ensemble de Moise Katumbi et de l’Union pour la nation congolaise (UNC) de Vital Kamerhe qui, jusqu’à présent, refusent d’envoyer leurs délégués à la CENI en raison, disent-ils, des irrégularités qui caractérisent le processus de désignation de son président. D’ailleurs, Katumbi n’a pas hésité à tracer une "ligne rouge" à cet égard.
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Autant dire que c’est l’heure de vérité pour le pouvoir congolais. Félix Tshisekedi et Christophe Mboso sont conscients du risque qu’un forcing pourrait causer tant pour la coalition au pouvoir que pour le régime lui-même. Les chancelleries étrangères appellent à un règlement rapide du dossier CENI afin que les élections ne soient pas reportées. Les États-Unis, par la voix de leur ambassadeur en RDC, Mike Hammer, ont fait savoir plus d’une fois qu’ils étaient pour des élections libres et transparentes qui doivent se tenir dans les délais constitutionnels. Une pression de plus sur les épaules de Félix Tshisekedi dont la crédibilité sera jugée aussi en fonction de la manière dont il va gérer ce dossier brûlant.
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