Le vrai du faux d’un rôle français pendant le génocide rwandais

Une note diplomatique «inédite» du Quai d’Orsay, selon Médiapart, montre la complaisance de l’exécutif français en 1994 qui aurait laissé filer au Zaïre les responsables du génocide au Rwanda. Auteur de plusieurs ouvrages sur l’Afrique centrale, le chercheur Patrick Mbeko fait le point sur cette question pour Sputnik.
Sputnik

S’il y a un débat qui n’est pas près de s’éteindre en France, c’est bien celui de l’intervention de l’Hexagone au Rwanda en 1994.

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Dans un article paru le 14 février dernier, le journal en ligne Mediapart a affirmé que l’exécutif français de l’époque s’était montré complaisant envers les «principaux membres du gouvernement responsable du génocide des Tutsis», qui se trouvaient dans une zone contrôlée par les militaires français de l’opération Turquoise.

Le site dit s’être appuyé sur une note diplomatique provenant des archives de Bruno Delay, conseiller Afrique du Président François Mitterrand. Le document en question est «un télégramme confidentiel» émis le 15 juillet 1994 par le cabinet du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Alain Juppé, et adressé à l’ambassadeur Yannick Gérard, alors représentant du Quai d’Orsay au Rwanda. Il a été obtenu par le chercheur François Graner, membre de l’association française Survie.

S’il est vrai que la France n’a pas tenté de retenir les membres du gouvernement rwandais présents dans la zone contrôlée par les éléments de Turquoise, l’étude des événements survenus au Rwanda pendant le génocide permettent cependant relativiser ces nouvelles affirmations, et ce à l’aune d’une analyse serrée des faits.

Retour sur les faits

Tout a commencé en juillet 1994. Yannick Gérard avait alors envoyé un câble diplomatique dans lequel il souhaitait obtenir des instructions claires concernant l’attitude à adopter face à la présence des responsables du gouvernement intérimaire rwandais (GIR) dans la « zone humanitaire sûre» (ZHS) contrôlée par les forces françaises de l’opération Turquoise. Le diplomate français estimait n’avoir «d’autre choix que de les arrêter ou de les mettre immédiatement en résidence surveillée».

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Dans sa réponse, le Quai d’Orsay, qui jugeait que les membres du GIR étaient responsables des massacres, avait fait savoir que la présence de ces derniers dans la ZHS n’était pas souhaitée et qu’ils devaient s’en aller. Dans les jours qui ont suivi, les responsables rwandais ont quitté la ZHS pour trouver refuge à Bukavu, à l’est du Zaïre, actuelle République démocratique du Congo (RDC). Les faits sont consignés dans le câble diplomatique susmentionné.

«Il n’y a aujourd’hui pas de doute sur le fait que la France savait qui étaient les organisateurs et commanditaires du génocide, et où ils se trouvaient. C’est donc en toute connaissance de cause que le gouvernement et l’Élysée les ont laissés filer», affirme le journal en ligne.

Mais affirmer, à la suite de Mediapart, que les autorités françaises de l’époque ont donné l’ordre de laisser s’enfuir «les principaux membres du gouvernement responsable du génocide des Tutsis au Rwanda alors que leur arrestation était possible et même demandée», c’est méconnaître un certain nombre de réalités historiques.

Sept mises au point nécessaires

Premièrement: Le GIR, que la quasi-totalité des médias français qualifie de «gouvernement du génocide», a pris le pouvoir le 9 avril 1994, soit trois jours après le début des massacres. Son chef, le Premier ministre Jean Kambanda, n’a jamais travaillé avec le régime du Président Habyarimana, que l’on accuse pourtant d’avoir planifié le génocide. Il est donc incorrect de qualifier ce gouvernement de «génocidaire» parce qu’il est incompréhensible, pour n’importe quelle personne sensée, qu’un génocide soit prémédité alors qu’il est en cours d’exécution.

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La preuve: certains membres du GIR qui se trouvaient dans la ZHS ont été acquittés par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). C’est notamment le cas du ministre des Transports et de la Communication André Ntagerura, du ministre de la Santé Casimir Bizimungu et de tant d’autres encore.

Deuxièmement: Le GIR était le seul interlocuteur valable de la communauté internationale dans un pays en plein chaos. Il avait traité aussi bien avec la France qu’avec les autres membres des Nations unies. Ce sont les rumeurs persistantes sur sa participation dans les massacres qui ont poussé plusieurs gouvernements (y compris le gouvernement français) à prendre leurs distances.

Troisièmement: Au moment du déploiement de la mission militaro-humanitaire française (opération Turquoise) au Rwanda, une partie du pays était encore sous l’autorité du GIR. La France n’intervenait donc pas dans une zone de non-droit, mais sur un territoire contrôlé par un gouvernement reconnu par la communauté internationale.

Quatrièmement: La résolution du Conseil de sécurité autorisant le déploiement d’une force militaro-humanitaire au Rwanda disait en substance:

«La résolution 929 autorise le déploiement d’une force multinationale en vue d’assurer la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda, sur la base du Chapitre VII de la Charte, et ce dans l’attente que la mission de l’ONU au Rwanda soit renforcée.»

Comme on peut le constater, en aucun cas le Conseil de sécurité n’a chargé la France d’arrêter des responsables politiques rwandais dans leur propre pays. Cela ne faisait pas partie du mandat. À cet égard, le politologue franco-camerounais Charles Onana, auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le Rwanda (dont l’un porte sur Turquoise), fait remarquer que «le mandat de l’opération Turquoise n’était pas un mandat de police».

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Ce faisant, s’en prendre aux autorités rwandaises allait placer la France en porte-à-faux aussi bien avec les maîtres du pays de l’époque qu’avec la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies.

Cinquièmement: Dans l’hypothèse où la France aurait reçu mandat d’arrêter les responsables du génocide, sur quelle base allait-elle procéder à l’interpellation des membres du GIR contre lesquels ne pesait aucune accusation au moment des faits allégués? Sur quelle base allait-elle arrêter des responsables politiques chez eux?

Sixièmement: Les critiques récurrentes selon lesquelles les forces françaises auraient aidé les auteurs du génocide à fuir au Zaïre ne résistent aucunement à la réalité des faits. En effet, ni les milices ni les Forces armées rwandaises (FAR) ni les membres du GIR n’ont eu besoin de l’opération Turquoise pour se réfugier au Zaïre. Ils se sont repliés en plus ou moins bon ordre un peu partout, même là où les Français n’étaient pas présents. À cet égard, il convient d’ailleurs de souligner que les premiers mouvements des Hutus vers les pays voisins ont commencé vers le 22 avril 1994, soit deux mois avant l’opération Turquoise.

Septièmement: L’une des raisons d’être de la ZHS instaurée par les Français était justement d’éviter que des flots des populations hutues rwandaises ne viennent se déverser au Zaïre, dans la région de Bukavu où les camps de réfugiés étaient plus que surchargés. Ces populations étaient paniquées par l’avancée du Front patriotique rwandais (FPR), lequel n’hésitait pas à massacrer systématiquement les civils hutus sur son passage.

De fait, c’est la stratégie militaire du FPR qui permet vraiment de comprendre la facilité avec laquelle les forces gouvernementales rwandaises, les miliciens ainsi que la population hutue rwandaise ont pu se replier en bon ordre vers les pays voisins.

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Par ailleurs, il convient de faire observer que la France est intervenue au Rwanda le 22 juin 1994, soit plus de deux mois après le début des massacres. À ce moment-là, le pays était déjà vidé d’une bonne partie de sa population et le GIR était sur la défensive face à la poussée de la rébellion tutsie du FPR soutenue par les États-Unis.

Rien de nouveau

Le fait de présenter un document des archives françaises sur le Rwanda sans restituer le contexte dans lequel se sont déroulés les faits ne saurait aider à une meilleure compréhension des événements.

Le politologue Charles Onana, qui a eu accès aux archives françaises (y compris les archives classifiées), américaines ainsi que celles du Conseil de sécurité et du TPIR, s’étonne des accusations portées contre la France dans le dossier rwandais. Selon lui, non seulement l’Hexagone n’a rien à se reprocher mais le document sur lequel se sont appuyés François Graner de Survie et Mediapart n’apprend pas grand-chose en réalité, au moment où la commission d’enquête chargée de faire la lumière sur le rôle de la France au Rwanda s’apprête à livrer ses premières conclusions début avril.

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