Les spiritueux ivoiriens en quête de respectabilité

Koutoutou, bandji et autres vins de fruits tropicaux... autant de boissons alcoolisées traditionnelles populaires en Côte d’Ivoire aujourd’hui portées par une armée grandissante de jeunes entrepreneurs qui ont choisi d’en révolutionner les codes de production.
Sputnik

Les spiritueux artisanaux ont toujours rythmé les tranches de vie des Ivoiriens qui en consomment lors d’événements heureux (mariages, anniversaires, baptêmes...), malheureux (funérailles), ou tout simplement au quotidien. La légende leur prête nombre de vertus, curatives –une récente rumeur voulait que l’une d’elles, le koutoukou, soigne le coronavirus!–, régénérantes, énergisantes et parfois même mystiques.

Mais ces boissons ont bien souvent des effets dévastateurs insoupçonnés ou ignorés sur le consommateur, tant au regard de leurs composants que de leurs conditions de production. Si bien qu’elles peuvent constituer un problème de santé publique.

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Depuis peu, de jeunes entrepreneurs ont identifié un créneau porteur. En s’essayant à des pratiques de production et de conservation plus saines et en adoptant des emballages plus attractifs, ils aspirent à donner à ces breuvages populaires –car largement accessibles à toutes les bourses– leurs lettres de noblesse.

Une nouvelle ère

C’est le cas de Carole Kouassi-Kotcha qui a lancé sa propre marque en 2020. Elle propose du Koutoukou raffiné, décliné en plusieurs saveurs: ananas, menthe, mangue, passion...

«Le Koutoukou fait partie des rites de réceptions et de cérémonies des familles ivoiriennes. Cependant, il a toujours été proposé dans sa forme brute. Ainsi, lorsqu’il s’agit de trouver des spiritueux haut de gamme, la demande se porte systématiquement vers des marques importées», déclare la jeune femme au micro de Sputnik.

Cette basse perception du Koutoukou par les Ivoiriens, et cela malgré sa popularité indéniable, elle souhaite la corriger en démontrant qu’il est possible de «faire de belles choses avec nos produits nationaux». «Avec mon équipe, on s’est lancé le défi de faire de cette boisson une marque de spiritueux locale qui rivalise en goût et en qualité avec tout ce que l’on peut importer. Notre entreprise a beau avoir moins d’un an, les formules de nos différentes saveurs ont été inspirées de recettes transmises par des anciens, comme un héritage», poursuit-elle.

Les spiritueux ivoiriens en quête de respectabilité

Pour Carole Kouassi-Kotcha, ainsi que pour tous les autres qui ont décidé d’embrasser ce marché au potentiel certain, il est crucial de mettre un point d’honneur à sélectionner les meilleures matières premières. Et les ingrédients utilisés se veulent généralement naturels, sans aucun additif chimique ni essence de fruits, colorant ou autre conservateur.

Dans leur quête de l’excellence, ces jeunes producteurs n’hésitent pas à multiplier les tests en laboratoire pour sélectionner les saveurs les plus enivrantes. Mais si la qualité est essentielle, elle ne fait pas tout. Un packaging attrayant est également nécessaire. C’est là aussi un paramètre sur lequel ils planchent de plus en plus afin de proposer des flacons au design épuré qui n’auraient rien à envier aux plus belles bouteilles importées. Le marketing est ainsi mis au service du même objectif: se débarrasser du lourd passif qui entache l’image de ces marques.

Des boissons populaires mais potentiellement dangereuses

S’il y a deux boissons qui comptent parmi les spiritueux locaux les plus populaires en Côte d’Ivoire, ce sont bien le bandji et le koutoukou, dont la production est essentiellement artisanale. Et leur coût très peu élevé est pour beaucoup dans leur accessibilité.

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En effet, selon les localités de Côte d’Ivoire, le litre de bandji est vendu entre 100 à 300 francs CFA (0,15 à 0,46 euro), quand la tournée de koutoukou (2 à 5 petits verres) va de 100 à 700 francs CFA (0,15 à 1 euro). En comparaison, la bouteille de koutoukou de 500 ml de la marque de Carole Kouassi-Kotcha est vendue à 5.000 francs CFA (7,62 euros).

Le bandji, ou vin de palme, est issu de la fermentation naturelle de la sève de palmier. Mais le déroulement très rapide de cette phase peut en faire une boisson à la consommation particulièrement dangereuse au bout d’un certain temps. Aussi sa commercialisation nécessite-t-elle de maîtriser quelques techniques supplémentaires de conservation.

Le Koutoukou a pour matière première le bandji (mais ce breuvage peut, également, être produit avec de la canne à sucre ou certains fruits). C’est une liqueur dont le processus traditionnel de fabrication fait qu’elle a souvent une forte teneur en alcool –propanol, méthanol, éthanol... Et bien entendu, seul l’éthanol est véritablement propre à la consommation.

En juin 2019, l’absorption de koutoukou frelaté aux pourcentages de méthanol et de propanol anormalement élevés avait ainsi occasionné la mort de huit personnes à Abatta, un village de la commune de Bingerville à environ 20 km d’Abidjan.

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En raison du danger potentiel qu’il représente, la production et la commercialisation du Koutoukou étaient prohibées en Côte d’Ivoire depuis 1964, avant que les autorités ne lèvent finalement l’interdiction en 1999, devant la réalité de sa consommation répandue dans le pays.

La classe moyenne visée

Si l’idée est de faire en sorte que leurs boissons soient accessibles à tous, les nouveaux producteurs ivoiriens ne cachent pas qu’ils visent surtout une clientèle de classe moyenne, en plein essor ces dernières années et aux habitudes de consommation occidentalisées.

«De nombreux jeunes cadres sont férus de boissons importées qu’ils consomment lors d’afterworks réguliers. Leur proposer une alternative locale de qualité peut se révéler particulièrement lucratif», souligne Aziz Doumbia, qui produit depuis un peu plus d’un an une liqueur de palme aromatisée.

Mais en attendant de conquérir, comme il se doit, le marché ivoirien et de viser l’exportation, tous ces jeunes producteurs sont confrontés à la délicate équation de l’entrepreneuriat en Côte d’Ivoire.

«L’environnement des affaires n’est pas très propice aux jeunes entrepreneurs du pays, dont les sociétés ne sont pas exonérées d’impôt sur une, voire deux ou trois années, comme cela se fait ailleurs», regrette Clovis Djirebo dans une déclaration à Sputnik.

Le promoteur de «Jecompare.ci», la première plate-forme de comparaison des offres bancaires en Côte d’Ivoire, fait allusion aux pesanteurs administratives et légales, de même qu’aux délais de création d’une entreprise qui peuvent prendre jusqu’à plusieurs mois, et qui s’avèrent bien souvent rédhibitoires.

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