Les résistants communistes proclamaient qu’ils «mourraient pour leur Patrie française» et pour l’Union soviétique

Les victoires de l’Union soviétique durant la Seconde Guerre mondiale ont eu une incidence non seulement sur le rapport de forces à l’international, mais également sur l’équilibre politique en France. Annie Lacroix-Riz, spécialiste de l’Histoire contemporaine, évoque ces liens au micro de Sputnik.
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Les historiens rappellent qu’au printemps 1945, les communistes sont en train de devenir, tout simplement, le premier parti de France. Alors que la guerre n’est pas encore officiellement terminée, les élections municipales font exploser la représentation territoriale du Parti Communiste Français (PCF). On peut déceler plusieurs raisons à cette poussée, dans la «banlieue rouge» comme dans les terres plus rurales, qui a été favorisée par l’implication massive des communistes dans la Résistance après le 22 juin 1941. L’effet émotionnel des victoires de l’Union soviétique dans la Seconde Guerre mondiale n’est pas le moindre facteur de ce succès, confirme à Sputnik Annie Lacroix-Riz, historienne et professeur d’Histoire contemporaine.

«Les victoires et les défaites de l’Union soviétique avaient une énorme importance pour le mouvement communiste et le mouvement radical ouvrier en France ou ailleurs en Europe», affirme Annie Lacroix-Riz.

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Pourtant, ceci ne relève pas d’un «enchantement soudain» des Français pour les idéaux communistes, mais plutôt d’une «lente imprégnation», du fait du travail de longue haleine mené par le parti communiste français. D’après l’historienne, le PCF, comme tous les partis communistes, puise son origine historique dans des «analyses radicales», notamment la condamnation que Lénine avait portée contre la Deuxième Internationale et contre la «boucherie de la Première Guerre mondiale». Résultat: entre 1914 et 1970, l’influence du marxisme et de l’URSS «a été très forte» sur un «mouvement ouvrier français très divisé», entre les influences sociales-démocrates, proudhoniennes ou marxistes.

«Il est clair que l’Union soviétique a joué un rôle considérable dans la transformation du mouvement ouvrier de l’entre-deux-guerres», certifie Annie Lacroix-Riz.

Mais, insiste l’historienne, «les mouvements ouvriers se sont renforcés en France, non exclusivement parce que les Soviets les ont aidés», mais parce que «la conjoncture a été très dure» pour eux. Le parti communiste s’est «considérablement» renforcé en France en 1934-37, dès lors que ses cadres et militants ont été en mesure «d’animer une agitation sociale à laquelle ils ont beaucoup contribué», avec leurs 72 députés communistes au sein de l’Assemblée nationale de mai 1936 à avril 1938.

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Loin de nier «les liens d’une profondeur extrême avec l’URSS», l’historienne rappelle, entre autres, que la Troisième Internationale a assuré la formation des militants «attachés au développement du mouvement ouvrier en lien avec Moscou», avec des stages de formation «pour tous les dirigeants communistes». Mais, point également important, elle considère qu’il ne faut pas oublier «ce que ces liens ont apporté au mouvement des militants anticolonialistes». En cette période, la notion de Patrie s’internationalise, en quelque sorte.

«C’est avec tout ce passé que l’on pourrait comprendre le courage extraordinaire des communistes dans la Résistance et de sa partie active –les Francs-Tireurs et Partisans (FTP). Aucun d’eux ne fait de distinguo entre son pays et l’URSS», développe Annie Lacroix-Riz.

D’après l’historienne, de nombreux militants à l’époque proclamaient qu’ils «mourraient pour leur Patrie française» et (!) pour l’Union soviétique. Dans un pays comme la France, à partir de 1940-41 et «surtout de 1943, avec l’instauration du Service du travail de obligatoire» (STO), quand la Résistance «s’est massifiée», se développe un «attachement profond» au patriotisme.

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Ainsi, «l’Union soviétique a-t-elle contribuée à forger un mouvement communiste en s’appuyant sur les figures militantes» et à insuffler un air nouveau.

«Cet écho [de la victoire de la Seconde Guerre mondiale, ndlr] est beaucoup plus général que celui qui retentit uniquement au sein du PCF», souligne Annie Lacroix-Riz.

L’historienne insiste sur le «calendrier» de la prise de conscience de l’Occident dans l’analyse de la situation sur le front de l’Est.

«Avec la victoire de 1945, le prestige de l’URSS rejaillit sur le PCF»

Elle cite ainsi une lettre du général Doyen à Pétain, qui dit à mi-juillet 1941 que «si cette Blitzkrieg dure encore un peu, l’Allemagne est morte». Pour l’historienne, les dés sont jetés «à partir de l’attaque contre l’Union soviétique et de sa féroce résistance, notée par nos chefs militaires dès juillet 1941

«Tout le monde croit que le tournant [de la guerre, ndlr], c’est Stalingrad. Non, le tournant, c’est l’effondrement de la Blitzkrieg dans les trois semaines qui suivent l’assaut. Je démontre par des documents absolument irréfutables que notre haut état-major a compris que cette incroyable résistance soviétique allait valoir une défaite à l’Allemagne», précise Annie Lacroix-Riz.

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La scientifique rappelle qu’à l’époque, la perception de l’Union soviétique en tant que vainqueur militaire était propre «non seulement aux communistes, mais aux plus hauts dirigeants du ballet anticommuniste». À partir de Stalingrad, la question qui se pose de plus en plus n’est plus de savoir «si l’Allemagne va perdre la guerre», mais «comment organiser la paix»? Documents à l’appui, l’historienne rappelle les rapports de police française, qui mentionnent l’inquiétude des milieux privilégiés et de la grande bourgeoisie sur la lenteur de la progression des Alliés anglo-saxons, «ce qui est devenu une occasion d’enthousiasme pour les militants communistes».

«Avec la victoire de 1945, le prestige de l’URSS rejaillit sur le PCF, lequel lui-même a diverses raisons d’avoir acquis du prestige. La Résistance active s’est confondue avec les groupes FTP, qu’ils soient français ou provenant de populations réprimées, des militants italiens, juifs polonais», raconte Annie Lacroix-Riz.

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Par la suite, «en France, les campagnes anticommunistes se sont développées» et à partir de 1946-47, «beaucoup d’espace a été perdu par le PCF». L’historienne, restée en lien intellectuel avec la Russie et qui se définit elle-même comme marxiste, rappelle que «comme la classe ouvrière “combative” existait encore en France et la victoire a été un phénomène mobilisateur pour l’URSS, l’effet de cette victoire a duré jusqu’aux années 1960», avant que la chute de l’Union soviétique ne fasse «des ravages dans la classe ouvrière française et celle de la zone capitaliste occidentale».

«Le mouvement communiste français a été lié à la poussée progressiste, en cohérence avec l’existence de la classe combattante ouvrière soviétique. Tout cela a connu un véritable effondrement pendant les dernières décennies», conclut amèrement Annie Lacroix-Riz.
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