Vente de corvettes françaises: le «camouflet» de Bucarest se confirme

Les autorités roumaines viennent de suspendre un appel d'offres remporté par Naval group. Au-delà des conditions discutables de ce revirement, c'est la position de la France, de sa diplomatie et de sa crédibilité en tant que fournisseur d'armements qui est en cause, selon le général Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'IRIS.
Sputnik

«C'est un camouflet pour la France, qui était à peu près sûre de remporter cet appel d'offres», s'insurge auprès de Sputnik le général (2 S) Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

Le camouflet en question, c'est la suspension le 11 janvier, par le ministère roumain de la Défense, de la procédure d'appel d'offres lancée début 2018 et remporté début décembre par le français Naval Group (ex-DCNS). Un contrat potentiel de 1,6 milliard d'euros, qui porte sur la vente à Bucarest de quatre corvettes multirôles, ainsi que la rénovation de deux autres bâtiments en service dans la marine nationale roumaine.

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Alors que le choix du fournisseur devait être annoncé le 12 janvier, cette décision brutale semble confirmer que les autorités roumaines souhaitent «éviter ainsi une victoire du groupe naval français» au profit de son concurrent néerlandais Damen, comme le souligne dans un récent article Michel Cabirol, rédacteur en chef de la rubrique Industrie & Services de l'hebdomadaire économique de La Tribune.

Pour notre intervenant, Naval Group «avait promis quelque chose qui correspondait mieux à la fois en termes de prix et en termes de qualité» et devait donc logiquement l'emporter, ce que nous évoquions d'ailleurs dans un précédent article à ce sujet.

Aujourd'hui, afin de justifier sa décision, le ministère de la Défense roumain invoque des «soupçons raisonnables» sur le «déroulement en parfaite légalité» de la procédure et avance «un risque pour l'intérêt national de sécurité». Après tout, «quand on veut noyer son chien, on dit qu'il a la rage»… Mais que Paris puisse s'enrager d'une telle décision ne serait pas apparu comme un obstacle aux yeux des responsables politiques roumains:

«Il est évident qu'à l'heure actuelle, la crainte d'une réaction brutale de la France est complètement évacuée», confirme Jean-Vincent Brisset.

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Et de fait, dans cette affaire, Paris semble pour l'heure rester de marbre. On remarquera que comme le souligne La Tribune, Nathalie Loiseau, ministre aux Affaires européennes, a justement rappelé «l'intérêt de la France pour la finalisation de l'appel d'offres dans le domaine de la défense navale» lors d'un déplacement à Bucarest… Une visite qui s'est achevée le jour même où le fameux appel d'offres était suspendu par le ministère de la Défense roumain.

Dans cette volte-face roumaine, Jean-Vincent Brisset ne ferme pas la porte à une éventuelle tentative de Bucarest de revoir à son avantage certaines conditions de l'opération. Elle profiterait ainsi d'une posture de faiblesse des industriels français, tout droit héritée de la législature de François Hollande.

«À l'heure actuelle, la puissance diplomatique de la France est très émoussée. Particulièrement parce que dans le cadre des ventes d'armes, on a un ministre des Affaires étrangères qui avant a été ministre de la Défense et qui en tant que tel a été responsable d'un certain nombre de contrats, en particulier avec l'Égypte, qui étaient extrêmement favorables à l'acheteur.
Il est évident que lorsque cet homme se retrouve ministre des Affaires étrangères, les très importantes concessions qu'il a pu faire lors du contrat avec l'Égypte font qu'il devient difficile d'imposer le respect d'un contrat plus régulier», développe Jean-Vincent Brisset.

Une autre affaire emblématique, celle de la vente avortée des hélicoptères multirôles Caracal à la Pologne, illustre cette faiblesse: pas de sanctions françaises pour l'annulation de cet appel d'offres remporté par Airbus Helicopters. Même les protestations officielles ont été mises en sourdine quand Varsovie fit part de son intérêt pour des sous-marins (de Naval Group)… qu'elle pourrait finalement ne pas acheter. En parallèle, Varsovie continua a jouer avec les nerfs d'Airbus Helicopters.

«On ne sait pas si c'est par méconnaissance de ce qui se risque de se passer ou si c'est par faiblesse, ce qui est devenue la marque de la diplomatie française en dehors de l'Afrique subsaharienne», insiste Jean-Vincent Brisset.

Celui-ci évoque également les «problèmes» au sein de la gouvernance roumaine, à commencer celui de la corruption. Un point loin d'être un détail dans cette affaire.
En effet, les médias roumains eux-mêmes estiment que leur gouvernement cherche à faire perdre Naval Group afin d'octroyer le juteux contrat à Damen. Un gouvernement issu des rangs d'une opposition parlementaire, dominée par une figure singulière de la vie politique roumaine, Liviu Dragnea, dont nous avons déjà évoqué les frasques. En ce qui concerne l'affaire Naval Group, il a été accusé sans détour, à la mi-novembre, par l'ancien président du pays Traian Băsescu, d'avoir organisé un appel d'offres «truqué». Une manœuvre qui selon lui devait permettre aux Néerlandais de l'emporter face à leurs concurrents français et italiens.

Le torchon brûle entre Paris et Varsovie
Si pour la Pologne, la France «compte pour du beurre» en matière d'armements, ce n'est pas encore tout à fait le cas de la Roumanie. Cependant, cette dernière commence elle aussi à lorgner sur des hélicoptères américains, malgré un partenariat de plus de 50 ans avec Airbus Helicopters.

En août 2016, la filiale de l'avionneur européen a même inauguré une usine d'assemblage à Ghrimbav, dans le centre de la Roumanie, espérant ainsi autant mettre un pied dans le marché des pays de l'Est qu'obtenir une commande de Bucarest. Une commande qui, malgré les promesses faites à l'été 2017 à Emmanuel Macron, se fait toujours attendre.

Paris saura-t-elle faire respecter cet engagement? Ce serait de plus l'intérêt de la Roumanie, souligne Jean-Vincent Brisset. Si ce pays est certes «intéressant comme fabricant, sur place avec des transferts de technologie», au vu coût de sa main-d'œuvre, c'est Bucarest qui reste la principale demandeuse de tels transferts technologiques.

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