«Si l'Occident avait dit stop à Saakachvili, la guerre n'aurait pas eu lieu»

Ce 8 août marquera le 10e anniversaire de l'attaque de la Géorgie contre l'Ossétie du Sud. L'une des premières frappes avait alors été subie par les forces de maintien de la paix basées dans la région.
Sputnik

L'ambassadeur de Russie à Tskhinval Marat Koulakhmetov, ancien commandant des forces interarmées pour le maintien de la paix dans la zone du conflit osséto-géorgien, explique dans une interview à Sputnik qu'il aurait été possible d'éviter le conflit. Il évoque l'activité militaire actuelle de la Géorgie et les éventuelles contremesures de la Russie, les négociations de Genève, mais également ce qui aidera l'Ossétie du Sud à devenir un État économiquement autonome.

- Rappelez-nous les événements qui se sont déroulés dans la nuit du 7 au 8 août: que s'est-il passé au QG des casques bleus?

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— Le travail était, évidemment, très tendu. Il y avait des combats, des rapports parvenaient constamment des postes de maintien de la paix, du bataillon russe, du bataillon ossète, des rapports sur le feu de l'artillerie réactive et à canon contre les communes d'Ossétie du Sud, contre les postes de maintien de la paix.

Ces rapports évoquaient des tirs directs contre ces postes, faisaient état des premiers blessés au sein des bataillons de maintien de la paix. Les premiers morts dans le bataillon russe ont été rapportés à 6 heures du matin. Nous avons fait nuit blanche. Nous étions tous à nos postes de combat.

- La Géorgie affirmait que des militaires et des convois de matériel russes stationnaient déjà sur le territoire de l'Ossétie du Sud avant le 8 août. Que pouvez-vous dire de ces déclarations?

— C'est la justification de Saakachvili. Cette théorie est apparue le 8 août aux alentours de midi. Je pense qu'elle est apparue seulement parce que tout ne s'est pas déroulé selon les plans de Tbilissi. La veille, le 7 août, j'ai rencontré plusieurs fois Temour Iakobachvili (ministre géorgien pour la Réintégration), nous étions en contact avec lui jusqu'à 22:00. Et l'Ambassadeur itinérant du ministère russe des Affaires étrangères Iouri Popov voyageait constamment entre Tbilissi et Tskhinval. Il avait constamment des réunions à Tbilissi, notamment la réunion avec le ministre des Affaires étrangères qui a eu lieu environ à 23:00. Nous étions toujours en contact avec le responsable de la mission de l'OSCE en Géorgie, Teri Hakkala. Jusqu'à 17:00 j'étais constamment en liaison avec le chef militaire supérieur du contingent géorgien. Mais aucun responsable ne m'a posé cette question le 7 août. Si cette question s'était posée, elle aurait forcément été évoquée devant moi.

Mais personne n'a soulevé cette question ce jour-là. Puis elle est apparue en tant que justification. C'est clairement la justification d'une agression échouée.

- Aurait-on pu éviter un conflit armé ouvert?

— Toute l'histoire a commencé en 2004 après l'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Saakachvili et son équipe. Tout le monde a oublié les activités militaires d'août 2004. C'est là que tout a commencé. Encore à l'époque, monsieur Saakachvili avait décidé de devenir «amasseur de territoires géorgiens».

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Entre 2004 et 2008, la Géorgie a engagé des actions sans précédent pour accroître son potentiel militaire. Le budget de la défense a décuplé, les effectifs ont augmenté. Dans le même temps, Saakachvili et son équipe recevaient de l'Occident des signaux qui ont permis de lui délier les mains. Du moins, personne en Occident ne lui a dit: «Ne le fais pas». Et il interprétait sans équivoque ce que l'Occident disait: qu'il pouvait faire ce que bon lui semblait. Tout cela a conduit aux événements d'août 2008.

Le mois d'août a été précédé par des actions particulières de Tbilissi. Une sérieuse aggravation a commencé mi-juillet par un bombardement dramatique de la ville le 15 juillet, qui a fait des tués et de nombreux blessés, ce qui n'était pas arrivé depuis quatre ans.

Pendant la deuxième moitié du mois de juillet, c'est devenu systématique. Les fusillades sont devenues quasi-quotidiennes.

Bien sûr, l'Ossétie du Sud ripostait. Mais en comparant l'intensité et les capacités, Tbilissi avait le dessus sur tous les fronts. Le potentiel était incomparable.

- Vous voulez dire, de par l'intensité des bombardements?

— Je veux dire de par le nombre et les capacités.

- Pensez-vous que le point de non-retour a été franchi en 2004?

— C'est là que la guerre a commencé. Si un homme a pris une décision définitive, il y arrivera. Par quel moyen — c'est une autre question.

Nous avons parlé de Iakobachvili. C'était simplement un petit maillon pour atteindre son grand objectif.

- Autrement dit, le conflit était inévitable?

— Si la communauté internationale et l'Occident avaient adopté une position intransigeante en disant «stop» cet été-là, je pense qu'elle l'aurait empêché.

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Tout le monde a vu ce qu'il faisait fin juillet 2008, quand un grand groupe de représentants de l'OSCE est venu de Vienne à Tskhinval, et qu'ils ont été informés que nous étions au seuil d'une guerre ici et qu'il était impossible d'aller plus loin.

Une mission de l'OSCE était présente à Tskhinval à l'époque, elle avait un bureau de campagne. Ils étaient au cœur des événements. Ils étaient dans la ville pendant la première nuit (du 7 au 8 août) jusqu'à 14:00 le 8 août. Ils ont tout vu. Simplement, les témoins ont tous disparu.

- En Géorgie, du 1er au 15 août, se déroulent les exercices de l'Otan Noble Partner, sachant que l'intensité de la coopération entre Tbilissi et l'Alliance s'accroît. Des représentants étrangers visitent régulièrement la frontière osséto-géorgienne. La Russie réagira-t-elle à cette activité à proximité de ses frontières sud? N'est-il pas nécessaire de renforcer certains éléments de la présence militaire russe en Ossétie du Sud?

— En effet, Tbilissi a transformé certaines régions le long de la frontière avec l'Ossétie du Sud en une sorte de "Mecque" pour le tourisme politique. Notamment Didi-Khourvaleti — un endroit légendaire où sont amenés tous les journalistes et politiciens occidentaux. On leur montre. Cela devient ridicule. L'Ossétie du Sud a soulevé plusieurs fois cette question lors des discussions de Genève pour dire qu'il fallait cesser de faire du populisme. Mais c'est la politique qui a été choisie par Tbilissi.

En ce qui concerne les aspirations de Tbilissi d'adhérer à l'Otan, la Géorgie est utilisée depuis plusieurs années, avant tout par les pays de l'Otan, pour promouvoir leur position dans le Caucase du Sud. A présent, c'est un avant-poste des positions de l'Otan dans cette région.

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Le gouvernement actuel ne cache pas ses sympathies et aspirations. Les USA misent sur la Géorgie, et avant tout sur son gouvernement en tant que conducteur des positions antirusses, pour réduire l'influence de la Russie dans le Caucase du Sud où sa présence est séculaire.

Bien évidemment, cela n'échappe pas à notre attention. Nous suivons attentivement la situation, et ne permettrons pas qu'elle soit déstabilisée. Tout mouvement, y compris les exercices qui se déroulent actuellement sur le territoire géorgien, est suivi de près. Nous ne sommes pas en retrait. L'Occident le sait.

A l'heure actuelle, sur le territoire de l'Ossétie du Sud, se trouve la 4e base militaire et la direction des frontières du FSB qui assurent la sécurité de la région. L'Occident le prend en compte.

Je pense qu'actuellement, ce contingent est amplement suffisant. Si nécessaire, nous avons des personnes qui sont chargées de cette question et une décision pourrait être prise. Mais nous suivons de très près tout ce qui se passe en Géorgie.

- Dans ces circonstances, une nouvelle agression militaire ou provocation de la Géorgie contre l'Ossétie du Sud est-elle envisageable? Y a-t-il un risque de diversion, d'attentat?

— Après la reconnaissance de l'Ossétie du Sud par la Russie, la situation dans le Caucase du Sud, notamment à la frontière entre l'Ossétie du Sud et la Géorgie, a foncièrement changé. Notre 4e base militaire et la direction des frontières du FSB y sont basées. L'accord bilatéral de 2015 sur la coopération et l'intégration stipule que nous avons un espace de sécurité et un périmètre de défense commun. Je pense que l'Occident en est parfaitement conscient.

- Autrement dit, aucun groupe de diversion ne peut être concevable en principe?

— Que puis-je dire. S'ils sont fous, qu'ils essaient.

- D'après vous, l'initiative de la Géorgie d'augmenter la représentation lors des discussions de Genève sur la sécurité en Transcaucasie jusqu'aux ministres, voire aux premiers ministres, contribuera-t-elle à normaliser les relations de Tbilissi avec l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud?

— Il ne s'agit pas du niveau de représentation aux discussions de Genève. Il s'agit de savoir dans quelle mesure Tbilissi est prêt au dialogue avec l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie. Or, nous ne le voyons pas.

L'augmentation du statut est simplement une excuse, je pense. A chaque fois, à Genève, nous constatons malheureusement que Tbilissi n'est pas disposé à trouver une entente sur une question aussi élémentaire que le non-usage de la force.

- En d'autres termes, c'est une tentative de gagner du temps, de lancer la balle dans le camp de la Russie, de Tskhinval et de Soukhoum?

— Je pense que oui — rien d'autre.

- Compte tenu de l'anniversaire de la reconnaissance de l'indépendance de l'Ossétie du Sud qui approche, s'attend-on à la visite de représentants officiels russes, voire du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov cette année dans la république? Si oui, quand?

— L'Ossétie du Sud a invité de nombreux dirigeants russes, notamment le président et le ministre des Affaires étrangères. Moscou étudie actuellement la question de savoir qui assistera à la célébration du 26 août. Le processus est à l'étude.

- Pour quelles raisons les citoyens russes s'adressent-ils à l'ambassade?

— En général, ce sont des demandes de citoyenneté. De très nombreux citoyens russes résident en Ossétie du Sud. C'est pourquoi les parents des mineurs s'adressent surtout à l'ambassade pour que leurs enfants reçoivent la citoyenneté russe. C'est la majeure partie des demandes que nous recevons.

- D'après vous, quelles sont les perspectives de coopération entre la Russie et l'Ossétie du Sud en matière de tourisme?

— L'Ossétie du Sud a un immense potentiel touristique. Le tourisme est sa vocation. Tout est présent dans ce pays pour que ce secteur prospère. Aujourd'hui, avant tout à cause des capacités financières de la république et des questions organisationnelles, ce domaine se développe très lentement. Mais je pense que ce secteur est l'avenir de la république. C'est son domaine de prédilection.

- Certains, en dehors de l'Ossétie du Sud, craignent pour leur sécurité ici dans la république. Peut-on voyager et se reposer en sécurité ici?

— J'estime que nous n'avons pas de tels problèmes ici.

- Qu'en est-il de la coopération économique? Est-il possible qu'un jour la république devienne autonome et ne dépende plus des subventions de la Russie? Quand cela pourrait-il se produire?

— La Russie met en œuvre un grand nombre de travaux et de programmes sur le territoire de l'Ossétie du Sud — avant tout le programme de redressement socioéconomique de la région. Cela représente beaucoup d'argent, de nombreux secteurs portant notamment sur la sécurité sociale, la construction de grands sites d'infrastructure. Mais aujourd'hui nous approchons d'une étape où il faut créer un segment industriel. La république doit créer des emplois. C'est la tâche principale aujourd'hui. Le gouvernement de l'Ossétie du Sud le sait et y accorde une attention très particulière. Le travail est en cours. Il est long et loin d'être facile. Mais de cela dépendra l'avenir de la république.

- Des emplois…

— Oui, des emplois, la production. C'est le plus important pour la république. Car le tourisme crée également des emplois. Il existe deux grands domaines à développer qui ont été offerts par la nature: l'agriculture et le tourisme. Les conditions climatiques et la population permettent de le faire. Il faut seulement travailler.

- La population revient?

— Il y a une dynamique. En regardant les données statistiques publiées tous les six mois par le gouvernement, on constate que oui, la population revient. Et plus le processus de création d'emplois sera rapide, plus les gens reviendront.

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