Macron instrumentalise-t-il l’humanitaire en Syrie à des fins politiques?

50 millions d’euros pour la Syrie! Mais pour qui? Et dans quel but? Si Emmanuel Macron s’engage contre la misère en Syrie en aidant les ONG humanitaires, certaines associations conviées récemment à l’Élysée pourraient détourner ces fonds à des fins politiques. Si le procédé est problématique, le choix politique le serait davantage. Analyse.
Sputnik

«J'étais très choqué de voir que Syria Charity était invité. On connaît les connexions de Syria Charity avec les Frères musulmans, notamment son président Mohammad Alolaiwy, proche de l'UOIF, et ceci est assez inquiétant. Il faut prendre cette annonce des 50 millions d'euros avec beaucoup de pincettes, on doit être sûr que cela ne soit pas pour d'autres projets plus politiques plutôt que de servir à une stricte aide humanitaire.»

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La députée européenne Patricia Lalonde rentre dans le vif d'une polémique curieusement absente de la grande presse française. Le 17 avril dernier à l'Élysée, Emmanuel Macron conviait des ONG œuvrant sur le territoire syrien pour les consulter sur la situation humanitaire locale. Le Président en a profité pour annoncer le déblocage de 50 millions d'euros pour aider ces volontaires en Syrie:

«J'ai réuni ce soir les ONG qui agissent sur le terrain en Syrie. Face à la situation humanitaire, la France met en place un programme d'urgence de 50 millions d'euros.»

Si la députée, qui a œuvré pour dénoncer les Frères musulmans, se félicite de cette aide de la part de l'État français, elle met donc en cause la présence, au côté d'une vingtaine d'ONG comme Médecins du Monde, la Croix-Rouge ou encore Action contre la Faim, de l'association caritative Syria Charity et l'absence de SOS Chrétiens d'Orient.

«C'est inadmissible que les Chrétiens d'Orient n'aient pas été conviés. C'est invraisemblable, on ne peut même pas comprendre.»

Le cofondateur de SOS Chrétiens d'Orient, Charles de Meyer, association très présente sur le terrain en Syrie depuis plus de quatre ans, n'a pas tardé à répondre directement sur un réseau social à l'annonce du Président Macron:

​L'autre fondateur de l'association, Benjamin Blanchard, qui a effectué de nombreux séjours en Syrie, et qui revient de quelques jours passés dans les régions nord-syriennes a lui aussi réagi à cette réunion. S'il se félicite de l'annonce d'aide aux ONG, il déplore l'oubli de SOS Chrétiens d'Orient:

«Je le regrette, parce que je ne pense pas que nous soyons totalement inconnus. L'administration française sait que SOS Chrétiens d'Orient travaille en Syrie depuis quatre ans. Et en fait, j'approuve l'initiative. Je crois que dans les associations sélectionnées, une bonne partie fait du bon travail et travaille pour tous les Syriens. Cependant, je déplore que cela ne soit pas le cas pour toutes les associations invitées.»

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À l'instar de Patricia Lalonde, Benjamin Blanchard, dénonce la présence de certaines associations et d'une en particulier. En effet, il considère que Syria Charity n'avait pas sa place à cette rencontre élyséenne, parce que son travail en Syrie n'est que dans «un ou deux gouvernorats syriens, c'est très peu, c'est moins de 10% du territoire syrien donc peu de Syriens qui sont concernés.» De plus, il ajoute:

«C'est une organisation très idéologique, qui ne va travailler que pour une certaine catégorie de Syriens, que pour une partie de la Syrie qui a une position politique très déterminée.»

Le coprésident de SOS Chrétiens d'Orient tient donc un discours prudent. Cette association est réputée proche du pouvoir syrien, selon certains médias comme Libération. Est-ce d'ailleurs pour cette raison que l'ONG n'a pas été conviée à l'Élysée? Benjamin Blanchard n'a pas souhaité s'exprimer à ce sujet, préférant développer sa pensée sur Syria Charity. Il fait remarquer à propos de cette volubile ONG, qui commence réellement à être en plus médiatique:

«Visiblement, Syria Charity a un agenda politique et travaille en étroite collaboration avec les groupes qui contrôlent la province d'Idlib. C'est assez troublant. Il faut se réjouir que la France s'engage pour aider la Syrie, sous réserve que ces fonds n'aillent pas pour des organisations dévoyées, qui sont au service de causes religieuses fondamentalistes.»

Syria Charity, association caritative, ONG humanitaire? Si pour le moment, les dirigeants de cette association n'ont pas souhaité nous répondre, la question reste en suspens. Mais certains n'ont pas hésité à réagir pour la dénoncer. Ainsi, Mohamed Louizi, citoyen franco-marocain, auteur de Pourquoi j'ai quitté les Frères musulmans: Retour éclairé vers un islam apolitique, aux éditions Michalon, paru en 2016, s'est exprimé clairement sur un réseau social

«Cette organisation dite "caritative", très controversée y compris en Syrie, fait partie de la nébuleuse des Frères musulmans, une organisation classée "terroriste" par de nombreux États souverains (pas par la France): les services de l'État français ne peuvent l'ignorer.»

Dans son long post, il ajoute:

«Ils ne peuvent ignorer que la Syria Charity est soutenue par le Hamas palestinien, classé "organisation terroriste" par l'Union européenne. Mais que fait la France de Macron? Elle lui déroule le tapis rouge de l'Élysée et semble prête à lui offrir quelques dizaines de millions d'euros…»

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Avant de réagir au fond du propos de Mohamed Louizi, il convient d'apporter deux nuances. La première, le Président Macron a promis 50 millions d'euros pour les ONG humanitaires en Syrie présentes notamment dans les régions nord et dans la Ghouta. Les ONG étant nombreuses (une vingtaine présentes à l'Élysée), Syria Charity ne devrait pas recevoir «quelques dizaines de millions d'euros» sur 50 millions. De plus, il existe des différences notables entre la structure très décentralisée des Frères musulmans et celle du Hamas, qui possède une organisation paramilitaire puissante et qui rappelons-le est en guerre contre son voisin.

On pourrait ajouter surtout que Syria Charity s'est affiché avec l'Armée Syrienne Libre, des rebelles opposants à Bachar —el-Assad, qui aujourd'hui, si elle existe encore, est composé exclusivement de salafistes radicaux.

La députée au Parlement européen, qui pourtant soutient fréquemment les initiatives d'Emmanuel Macron, est bien plus réservée sur ces liaisons dangereuses entre L'Élysée et l'ONG controversée:

«On a l'impression que tout d'un coup, on a fait un retour en arrière, au début du mandat de François Hollande, où il aidait tous les groupes d'opposition syrienne, qui était une vraie opposition au début, mais qui a très très vite été récupéré par les islamistes.»

Patricia Lalonde, qui a donc précédemment lié Syria Charity aux Frères musulmans, soupçonne que ce type d'association, présente en Syrie pour des missions humanitaires et très active sur les réseaux sociaux, ne soit utilisé à des fins politiques. En effet, Syria Charity relaie la communication des White Welmets, les Casques blancs, dont le rôle actif aux côtés du Front Al-Nosra et les éléments de langage controversés laissent peu de place au doute quant à leur engagement militant.

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Cette guerre syrienne se déroule aussi sur le plan médiatique, les moyens de la communication sont largement, depuis plus de sept ans, utilisés à des fins politiques. L'exemple actuel des attaques chimiques dans le nord de la Ghouta, à Douma, illustre cette problématique, alors qu'officiellement, et malgré l'accusation de certaines chancelleries, cette attaque n'a été confirmée ni par l'OIAC, ni par aucune autre enquête indépendante et que les témoignages de journalistes sur place mettent sérieusement en cause la version présentée par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Ainsi, l'eurodéputé craint que les fonds promis à ces ONG, et spécialement à Syria Charity, ne servent des desseins politiques. Et quand on connaît la position de l'État français dans cette guerre, on peut en effet s'interroger:

«C'est peut-être de la naïveté, le Président a été mal renseigné. Lorsque vous regardez le site Syria Charity, vous voyez des photos d'enfants qui vont mal, donc cela émeut tout le monde. Donc si on lui a présenté les choses en lui disant ils sont formidables…»

Patricia Lalonde conclut:

«On le sait bien, les Frères musulmans, par exemple en Égypte, ils ont beaucoup œuvré dans les quartiers pauvres, ils sont très forts dans le domaine de la charité, on ne peut pas nier cela. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que c'est à des fins politiques et pas uniquement à des fins de charité, dans le sens chrétien du terme. Derrière, il y a de grosses ficelles politiques que l'on trouve partout.»

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