Pandora Papers: le gotha libanais fait de l’évasion fiscale pendant que le peuple peine à vivre

© Sputnik . Mikhaïl Alaeddine / Accéder à la base multimédiaBeyrouth après l'explosion
Beyrouth après l'explosion - Sputnik Afrique, 1920, 04.10.2021
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L’élite libanaise est au cœur d’un nouveau scandale: les Pandora Papers ont dévoilé le nom des dirigeants politiques et banquiers libanais qui ont eu recours à des sociétés-écrans pour dissimuler leur fortune, qui contraste avec la misère du peuple.
Certains Libanais ne connaissent pas la crise. Fraude fiscale, paradis fiscaux, sociétés-écrans, voilà les manœuvres financières mises en place par les milliardaires pour contourner les impôts. L’enquête collective des Pandora Papers, menée par le consortium international des Journalistes d’investigation (ICIJ), regroupant plus de 150 médias, a dévoilé au grand jour l’ampleur des dérives de l’industrie offshore et des sociétés anonymes. Après l’étude de plus de 12 millions de documents confidentiels, les noms sont tombés. Du roi Abdallah II à Shakira en passant par Tony Blair ou le Premier ministre tchèque Andrej Babis, tout le monde y passe.
Triste première place pour le Liban: le pays du Cèdre arrive en tête avec 346 sociétés offshore divulguées par cette enquête, loin devant la Grande-Bretagne, qui n’en enregistre "que" 151. Déjà lors de l’affaire des Panama Papers, pas moins de 486 compagnies libanaises avaient été citées.

L’homme le plus riche du Liban dans le viseur des Pandora Papers

"C’est un secret de polichinelle", déplore Francois Bacha, analyste politique et économique libanais et fondateur du site d’informations Libnanews. "Cette affaire est révélatrice est très indicatrice du manque de confiance qu’ils ont eux-mêmes envers leur propre système financier", observe François Bacha. Et notre interlocuteur d’expliquer:
"Ce qui est intéressant concernant les Pandora Papers, c’est de savoir qu’il existe des législations offshore au Liban, mais que les hommes d’affaires libanais fiscalement domiciliés à l’étranger font appel à d’autres sociétés offshore. Les sociétés offshore n’ont donc rien d’illégal initialement, mais si les fonds servent à financer des voitures, des appartements, ça devient des abus de biens sociaux et ça peut être utilisé comme outil d’évasion fiscale ou de blanchiment d’argent", résume-t-il au micro de Sputnik.
Et c’est bien là le problème. Les îles Vierges britanniques, Dubaï, Singapour, Panama, les Seychelles, autant de paradis fiscaux bien connus des élites libanaises. Dans la liste des Pandora Papers, on retrouve l’actuel Premier ministre libanais Najib Mikati. Alors qu’il jouit d’une certaine sympathie en Occident pour son côté homme d’affaires, il a acheté en 2010 une propriété de 10 millions de dollars (7,5 millions d’euros) à Monaco par l’intermédiaire d’une société panaméenne.
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Le milliardaire disposerait d’un petit empire à l’international. Il s’est lancé dans les téléphones mobiles dans les années 80 en pleine guerre civile au Liban, puis il a investi dans l’immobilier à Londres, New York et à Monaco. Il est l’un des principaux actionnaires de l’opérateur sud-africain de télécommunications MTN, propriétaire de la marque de prêt-à-porter haut de gamme "Façonnable". Il a également placé son argent dans le pétrole, le gaz et les transports. Ce magnat des télécoms a racheté Myanmar Telecom, l’un des plus gros opérateurs de Birmanie. Sa fortune est estimée à plus de 2,9 milliards de dollars, ce qui en fait l’homme le plus riche du Liban.
L’ancien Premier ministre libanais Hassan Diab est également dans le viseur de ce scandale. Il aurait détenu une société dans les îles Vierges britanniques.

Au Liban, l’élite jouit d’une totale immunité

Faisant l’objet d’enquêtes en Suisse, en Grande-Bretagne et en France, Riad Salamé, gouverneur de la Banque du Liban (BDL), est lui aussi impliqué dans ce scandale financier planétaire. Sans surprise. L’indéboulonnable banquier était déjà sur la liste des Panama Papers. Aujourd’hui, le scandale met en lumière l’acquisition de deux sociétés, Amanior et Toscana. Mais l’étude apporte surtout plus de détails sur l’entreprise de son frère Raja Salamé, Forry Associates Limited, qui aurait reçu pas moins de 300 millions de dollars de la Banque centrale du Liban. La justice helvète est sur cette affaire.
Malgré les scandales à répétition dans lesquels Riad Salamé est impliqué, il jouirait d’une protection judiciaire. Le 15 septembre dernier, la troisième chambre pénale de la Cour de cassation a offert au sulfureux banquier l’immunité absolue. Cela signifiait que le droit exclusif de poursuivre le Gouverneur de la BDL est désormais entre les mains du… Gouverneur de la BDL. En d’autres termes, toute poursuite contre Riad Salameh au Liban nécessite son autorisation.

"Devant une justice étrangère, Maher Mikati [le fils du Premier ministre libanais ndlr] et Riad Salamé seraient en prison. Najib Mikati n’aurait jamais pu être Premier ministre. Ils continuent à s’accrocher à leurs affaires parce qu’ils jouissent de l’immunité. C’est un véritable scandale, ils n’admettent pas des arbitrages en leur défaveur" déplore Francois Bacha.

Ce scandale est une véritable boîte de Pandore pour les élites financières libanaises. Marwan Kheireddine, président de la banque Al-Mawarid et ancien ministre, a révélé posséder deux sociétés offshore dans les îles Vierges britanniques. L’enquête prouve qu’il a enregistré plusieurs sociétés au Royaume-Uni, et ce, avant le début de la crise économique en octobre 2019. Le banquier avait déjà été durement critiqué pour l’achat d’un appartement à New York pour l’actrice Jennifer Lawrence. Un bien à hauteur de 9,9 millions de dollars.

Multiplication des pénuries au Liban

Ces nombreuses affaires de corruption à six zéros contrastent avec le sort du peuple libanais. Le pays du Cèdre traverse en effet la plus grave crise économique de l’histoire depuis 1850. Entre les pénuries d’essence, les coupures d’électricité, un système d’approvisionnement en eau au bord de l’effondrement, un salaire minimum qui a perdu 90% de sa valeur initiale, une inflation galopante et un personnel médical qui se raréfie, le Liban est au bord du gouffre économique et social.
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Alors qu’une partie des élites optimise ses revenus grâce à l’évasion fiscale, les Libanais n’arrivent plus à retirer l’argent des banques. Elles sont devenues insolvables. De ce fait, ceux qui avaient placé leurs économies au Liban ont tout perdu. Ainsi, survivre au Liban s’apparente à un sport national.
"600.000 livres [environ 30 €, ndlr], c’est le salaire minimum, tout passe dans les dépenses courantes. Il y a aujourd’hui la réalité de la société économique qui apparaît. On savait qu’avant la crise, 90% des richesses appartenaient à 3% de la population. Avant la crise, il y avait 30% de pauvres et 67% de classe moyenne. Aujourd’hui, cette dernière est laminée", se désespère François Bacha.
La crise économique a plongé plus 75% des Libanais sous le seuil de pauvreté. Avant même ce scandale des Pandora Papers, la confiance du peuple envers l’élite était déjà au plus bas.
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