Algérie-Maroc: "un conflit de basse intensité est tout à fait probable dans les prochains mois"

© AFP 2022 FAROUK BATICHEDrapeaux de l'Algérie et du Maroc
Drapeaux de l'Algérie et du Maroc - Sputnik Afrique, 1920, 24.09.2021
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Dans un entretien à Sputnik, Soulaimane Cheikh Hamdi, expert en sécurité internationale, tente de lire la nouvelle escalade entre l’Algérie et le Maroc, à l’aune des changements globaux, notamment en Afghanistan et dans l’indopacifique. Pour lui, ces deux pays "se seraient laissés entraîner dans une logique de +destruction mutuelle assurée+".
Mercredi 22 septembre, lors d’une réunion du Haut conseil de sécurité (HCS) présidée par le chef de l’État Abdelmadjid Tebboune, l’Algérie a annoncé "la fermeture immédiate" de son espace aérien à tous les avions civils et militaires marocains ainsi qu’aux aéronefs immatriculés au royaume chérifien, indique un communiqué de la présidence de la République. Cette décision intervient près d’un mois après la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, décidée également par Alger, "au regard de la poursuite des provocations et pratiques hostiles du côté marocain", ajoute la note sans préciser la nature des griefs reprochés à Rabat.
Le HCS, auquel prennent part notamment les ministres de souveraineté et les chefs des services de sécurité et de l’Armée nationale populaire (ANP), dont le chef de l’état-major de l’ANP, le général de corps d’armée Saïd Chengriha, s’est également penché sur l’examen "des développements aux frontières avec le royaume du Maroc", précise la même source.
Que signifie cette nouvelle escalade entre les deux pays? Y a-t-il un risque de conflit militaire entre les deux voisins? Dans quel contexte régional et international intervient cette nouvelle décision algérienne?
Quels sont les enjeux et les probables répercussions sur les deux États et les régions maghrébine et sahélo-saharienne?
Pour éclairer toutes ces questions, Sputnik a sollicité le docteur Soulaimane Cheikh Hamdi, expert mauritanien en sécurité internationale, spécialiste du Sahel ainsi que chercheur en géopolitique et politiques de défense. Pour lui, "si nous analysons les derniers événements mondiaux majeurs, où l’Afghanistan et la région indopacifique sont les épicentres, dont les ondes de choc ne tarderont pas à atteindre toutes les parties du monde, notamment le Maghreb, le Sahel et l’Afrique en général, il apparaît que l’Algérie et le Maroc se seraient laissés entraîner dans une logique de +destruction mutuelle assurée+. Toute la région, dont principalement ces deux États, sortira perdante, affaiblie et à la merci des jeux d’influence des grandes puissances, notamment les États-Unis".

"Un conflit de basse intensité"?

"Alors que les relations internationales connaissent un profond bouleversement dont nous constatons que les balbutiements, les relations algéro-marocaines restent prisonnières des mêmes causes, logiques et moyens des années 1970, quand le monde était au summum de la guerre froide entre les deux blocs de l’est et de l’ouest", affirme le docteur Cheikh Hamdi, estimant qu’"une guerre totale entre les deux frères ennemis n’est pas possible pour plusieurs raisons, liées aux relations avec l’Union européenne. Cependant, un conflit de basse intensité pouvant être circonscrit rapidement [à l’image d’Amgala I et II en 1976, ndlr] est tout à fait probable dans les prochains mois, si la dynamique de l’escalade n’est pas inversée".
Et d’ajouter que "ce qui a changé la donne géostratégique au Maghreb, au Sahel et en Afrique, c’est la politique extérieure des États-Unis menée sous l’administration de Donald Trump et que son successeur est visiblement est en train de reconduire avec quelques aménagements mineurs. Ceci a culminé, concernant le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, par la conclusion et la signature des accords d’Abraham par certains pays arabes: les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc, avec Israël".
Dans le même sens, il rappelle que "le Maroc, qui a eu en contrepartie des Américains la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du royaume chérifien sur le territoire du Sahara occidental, s’est lancé dans une coopération de plus en plus affirmée avec l’État hébreu dans les domaines de sécurité, d’espionnage et dernièrement de défense, ouvrant la porte à l’arrivée de ce dernier avec tout son poids au Maghreb et au Sahel. Ceci, dans un contexte de rupture de l’accord de paix entre le Maroc et le Front Polisario en novembre 2020, de la recrudescence des actes terroristes au Sahel, notamment avec l’arrivée de milliers de combattants de Syrie, renforçant les rangs des organisations djihadistes qui infestent tout le Sahel. Tout cela vient se greffer à la situation en Libye où activent entre 20.000 et 30.000 mercenaires, selon l’Onu".

Pourquoi "l’Algérie et le Maroc se trompent de calcul"?

Dans ce contexte, l’expert estime que "l’Algérie et le Maroc se trompent gravement de calcul, au regard des changements profonds dans la politique civile et militaire extérieure des États-Unis".
Et d’expliquer que "les Américains, qui ont entraîné leurs alliés, notamment au sein de l’Otan, dans les conflits en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie, ont quitté Kaboul, après 20 ans de guerre, que les talibans* avaient repris avec une facilité déconcertante. Les États-Unis n’ont pas pris en compte les intérêts et l’engagement des alliés qui les ont accompagnés dans cette guerre, à l’instar de la France et du Royaume-Uni. Après l’Afghanistan, l’armée américaine est également en train de se retirer du Moyen-Orient, en particulier des monarchies du Golfe, où ils ont d’importantes bases militaires notamment au Qatar et en Arabie saoudite, qui a grandement financé les guerres américaines en Irak et en Afghanistan. Ils ont même commencé à retirer les systèmes de missiles anti-aériens Patriot, découvrant ainsi gravement le territoire et les sites stratégiques saoudiens aux missiles des Houthis. La même peur prend au ventre les responsables émiratis, quant au retrait des forces armées américaines".
Outre l’Afghanistan, les Américains viennent d’asséner à l’Union européenne, en particulier à la France, à l’Allemagne et à l’Otan un coup fatal dans la région indopacifique, "en les écartant d’une importante nouvelle alliance militaire et géostratégique tripartite entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, appelée à l’occasion AUKUS, édifiée principalement face à la Chine et la Russie. Dans le sillage de la création de cette alliance, la France a perdu un contrat de construction de 12 sous-marins à propulsion conventionnelle (non nucléaire), d’un montant de 90 milliards de dollars [australiens soit 55 milliards d’euros], conclu avec l’Australie en 2016. Ces submersibles français dérivés du sous-marin nucléaire Barracuda sont remplacés par huit autres à propulsion nucléaire qui seront livrés par les États-Unis et le Royaume-Uni", indique-t-il.
En prenant en compte tous ces nouveaux facteurs, il est "clair que la France, l’Allemagne, l’Union européenne et l’Otan ont été déclassées, d’un point de vue stratégique, par les États-Unis au rang de petites puissances régionales secondaires, sans grande importance dans sa nouvelle politique extérieure, et ce malgré la dimension indopacifique de la France, qui a plusieurs territoires dans cette région. Il s’agit de la Réunion, Mayotte, la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Wallis et Futuna et les Terres australes et antarctiques françaises. Ceci, en plus du fait que la France dispose d’au moins six sous-marins d’attaque nucléaire effectifs, de deux porte-avions, dont un est en construction, et d’une importante puissance de frappe nucléaire balistique".
"Ni les Américains n’ont alerté leurs alliés, notamment la France, y compris lors du dernier sommet de l’Otan, ni les services de renseignements français ou européens n’ont vu venir le coup. Ces alliés seront également relégués à un rôle subalterne dans les autres organisations régionales en indopacifique que les États-Unis sont en train d’échafauder également avec le Japon, l’Inde, l’Indonésie et la Nouvelle-Zélande".

Quid de l’impact au Maghreb, au Sahel et en Afrique?

Enfin, le spécialiste affirme que "l’Afghanistan pourrait devenir une base de départ du terrorisme vers les Républiques de l’Asie centrale, ce qui mettra en difficulté la Chine, la Russie, le Pakistan et l’Iran, ce qui a précipité l’arrivée de ces deux derniers comme membres à part entière dans l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Par ailleurs, les États-Unis, qui ne peuvent plus se gargariser de discours sur la dénucléarisation militaire, ont relancé les négociations avec l’Iran sur son programme nucléaire, chose qu’Israël n’a pas vue d’un mauvais œil. La vague terroriste venant d’Afghanistan atteindra vraisemblablement le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et le Sahel, et même probablement l’Europe".
Et de s’interroger: "Si les États-Unis ont infligé tous ces revers à leurs alliés au Moyen-Orient, en Afghanistan et en indopacifique dans le cadre de leur politique d’encerclement de la Chine et de la Russie, feront-ils l’inverse au Maghreb, au Sahel et en Afrique? Ne sont-ils pas en train de mener la même politique de déclassement de la France, du moment que leurs accords avec l’Australie leur imposent des ressources plus grandes en uranium, comme celles du Niger et de la Namibie? Les Américains, qui n’ont pas réussi à implanter l’AFRICOM en Afrique depuis sa création, ne seront-ils pas servis de voir se déclencher un conflit, même de basse intensité entre l’Algérie et le Maroc, pour l’utiliser comme un prétexte pour réaliser, enfin, cet objectif? Est-il raisonnable de penser l’inverse? En tout cas, le dernier marathon du chef de l’AFRICOM dans plusieurs pays de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel montre que cette option reste d’actualité?".
Selon lui, "ce tour d’horizon est très important. En effet, parce que les pays ayant normalisé avec Israël avaient pour objectifs stratégiques d’avoir des retombées positives de la part des États-Unis, ce même pays qui a lâché tous ses alliés partout, pour mener sa politique contre la Chine et la Russie, les deux autres puissances présentes de plus en plus en Afrique, avec la Turquie, un pays membre de l’Otan".
"Dans cette situation, l’Algérie et le Maroc se sont complètement isolés, faisant le bonheur des puissances impérialistes, dans un état de faiblesse de l’Union européenne, notamment les pays du sud de l’Europe, qui seront les premiers envahis par les migrants en cas d’embrasement de la rive sud", conclut-il, soulignant que "les pouvoirs des deux pays profitent certainement de ce conflit larvé pour tenir leur population avec l’épouvantail de l’ennemi extérieur et éviter ainsi toute révolte populaire. Cependant, ce jeu, s’il sort hors de contrôle, peut finir par brûler les deux pays et toute la région maghrébine et sahélo-saharienne. Un sursaut de bon sens et de sagesse est plus que jamais nécessaire, sinon la région ira droit vers le chaos".
*Organisation terroriste interdite en Russie
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