«Là, ou les problèmes de relations entre riches et pauvres sont d’actualité, où il y a les oppositions entre les classes fortunées et les miséreux, entre le capital et les ouvriers, de tels évènements sont possibles», explique à Sputnik Youry Bykov réalisateur de «Factory».
Un thriller, Factory? Assurément. Mais pas que: il est certains films qui tiennent de la parabole du monde moderne et celui-ci en est un. On se rappelle effectivement une affaire qui est sortie du lot des «inévitables» délocalisations, comme on les a qualifiées en France. En janvier 2010, quatre cadres du groupe métallurgique suédois Akers, à Fraisses, ont étés séquestrés dans une salle de réunion de l’usine par les salariés en désaccord avec leurs conditions de licenciement. Hélas, cela n’a fait que retarder la liquidation du sidérurgiste, en mars 2016.
Une preuve de plus qu’à l’heure de la globalisation, il n’y a pas de frontières pour les phénomènes économiques… et les drames qui les accompagnent. Le sujet de Factory, le nouveau film de Youry Bykov qui sort sur les écrans français le 24 juillet prochain, en est la preuve: pour contrecarrer la vente frauduleuse de leur usine, plusieurs ouvriers décident d’enlever l’oligarque propriétaire des lieux. L’initiative en revient au ténébreux Le Gris (Denis Chvedov), un ancien des forces spéciales. L’enlèvement tourne à la prise d’otage et rapidement la garde personnelle du patron encercle les lieux. L’intrigue ne fait que commencer…
«Le sujet du film se déroule dans l’actualité, ça se passe “ici et maintenant”. Je n’ai jamais fait de films “retro” dans ma carrière et je n’en ai pas l’intention», précise Youri Bykov.
«Contrairement à mes films précédents, le côté “commercial” a été prévu. Bien sûr, c’est un thriller, affirme Youri Bykov, mais c’est également un drame criminel, un drame humain.»
«Effectivement, c’est la quintessence des sens et des émotions contenus dans le personnage de Le Gris. On a forcé la porte de sa maison. Et il se bat pour sa maison. Et comme la maison n’existe plus, il périt», confirme Youri Bykov.
Est-ce Le Gris est un héros? Un héros moderne qui peut affronter le système de face? Un héros existe-t-il encore dans ce monde moderne où, comme le soutient l’écrivain Zakhar Prilepine, «on entend dans ce mot une sorte de rictus intérieur […] et le mot “héros” est remplacé par le mot “newsmaker”?» Dans le film de Youri Bykov, deux héros s’affrontent, puisque la figure de Le Gris est équilibrée non par la figure de Kalouguine (Andreï Smoliakov), le propriétaire de l’usine, mais par La Brume (Vladislav Abachine), chef de la garde rapprochée de Kalouguine.
Pour le réalisateur, La Brume prend parti pour la seule possibilité d’exister dans le système russe actuel: «pour que l’homme se sente plus ou moins libre, sans avoir de remords dans le futur, il doit rester en marge du système.» Un comportement béotien et humain, une position de mollesse, néanmoins normale pour La Brume, qui est différent dans son essence profonde de Le Gris.
«La Brume n’est ni un fanatique ni un romantique, assène Youri Bykov. Il est incapable d’agir au même niveau que Le Gris. Tout ce dont il est capable, c’est de cerner l’importance du suicide de Le Gris. Il peut compatir, mais ces deux personnages ne peuvent pas se retrouver dans leurs actions, puisque l’un a une famille et l’autre non.»
«Bien sûr, un romantique ou un fanatique peut avoir une famille, mais si l’idée qu’il suit est plus forte que son attachement à sa famille, c’est tout comme s’il n’en avait pas, affirme Youri Bykov. Pour moi, La Brume est l’incarnation d’une partie de notre société, qui étant obligée de vivre à l’intérieur du système, ne trouve comme seule forme d’opposition que de se mettre en marge du régime.»
Tout en se distanciant des idées de Le Gris, le réalisateur estime que la société actuelle est incapable de reproduire ses actes et que «la société n’est pas mûre encore pour ce niveau de conscience». Le scénario l’illustre sans équivoque et les ouvriers qui ont suivi Le Gris dans son initiative, dans laquelle «il les entraîne par une ruse» ne sont pas mûrs pour cela non plus.
Dans cette fresque d’existences vaines en apparence, fatalistes, une étincelle d’opposition ouverte entraîne la dislocation de l’action commune. On n’arrive pas à trouver de ciment pour relier les pierres des destins humains de ces protagonistes: le «temps pour ramasser des pierres» n’est pas venu.
Pour le réalisateur, «la compréhension du système de valeurs ou du processus démocratique à elle seule est insuffisante à l’homme pour défendre sa dignité, c’est catastrophiquement peu.»
«L’opposition est possible si elle s’appuie sur un esprit fort, détaille Youri Bykov. Quand la dignité devient une valeur plus grande que la vie humaine –consciemment–. Peu de gens en sont capables. Ce n’est pas le cas de La Brume.»
Le Gris et La Brume se font face, tournoient autour de thèmes profonds, comme des gladiateurs dans une arène, en touchant par leurs répliques des sujets de fond. En regardant attentivement, on trouve presque –derrière le côté commercial et spectaculaire du film– les Dialogues de Platon, où les deux personnages permettent d’observer simultanément une idée pure dans ses habits étincelants et son reflet dans le quotidien humain, le concept et son incarnation.
«Si Le Gris est venu dans l’usine, La Brume la quitte. Il n’y reste pas. Il part sur la route déserte, dans le vide, dans l’aube. Il ne monte pas dans la voiture avec tout le monde, il part à pied, tout seul. C’est le seul acte dont il est capable, mais je ne le lui reproche pas. Je ne suis pas Le Gris, je suis plutôt La Brume.»
«Je l’ai pris pour changer de langage cinématographique, raconte à Sputnik Youri Bykov. Nous avons voulu pour Factory quelque chose de plus réglé esthétiquement, de plus marqué, plus visuel, même. Notre travail commun nous a donné une parfaite occasion de tester le cinéma commercial, d’essayer de rendre évidents les sens profonds via le commercial.»
Une expérience osée, puisque les gens ont pris l’habitude, soufflée par Internet et YouTube, d’«osciller dans un abîme entre un langage visuel très cru et documentaire et l’art house très esthétique.» «Mais malgré tout, cette tentative m’a plu,» affirme le réalisateur. Les spectateurs jugeront sur pièce cette expérience artistique à partir du 24 juillet prochain.