Sur la route

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Hugo Natowicz - Sputnik Afrique
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Dix ans après le début d’une expatriation qui m’a mené de Barcelone à Moscou, le mois d’août est pour moi l'occasion de retrouver mon pays, d’en reprendre la température.

Dix ans après le début d’une expatriation qui m’a mené de Barcelone à Moscou, le mois d’août est pour moi l'occasion de retrouver mon pays, d’en reprendre la température. De me replonger dans ma langue maternelle aussi. Mon dernier passage en France a peut-être marqué un tournant. Le temps aidant, j'ai l’impression de jeter un regard de plus en plus extérieur, presqu'étranger, sur le pays qui m’a vu naître.

La réflexion a commencé sur la route. La route, cette infrastructure stratégique et vitale, en dit énormément sur un pays, son organisation. Dans le cas de la France et de la Russie, la route cristallise les différents niveaux de développement historique auxquels se trouvent ces deux pays. Un homme avec lequel je discutais dans un gite de haute montagne de la Vanoise s'est étonné de m'entendre louer la facture irréprochable de leur chaussée soyeuse, et l’entretien du réseau autoroutier français, dont la moindre fissure est immédiatement colmatée, quelle que soit la région ou l’époque de l’année, ce qui suppose une énorme organisation. Traversant des contrées d’une beauté époustouflante (qu’on pense au Massif central, à la Loire, à la Provence que j’ai parcourus cet été), les routes mettent en outre en valeur le patrimoine touristique du pays, ces paysages et cultures si différents qui composent la France.

La discussion avec ce fin randonneur, qui nous guida le lendemain jusqu’au Mont-Cenix voisin de l’Italie, se généralisa rapidement. A mes yeux, la France est l’exemple à imiter d'un pays ayant su tirer parti de la stabilité et de la continuité politique dont elle bénéficie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Stabilité qui a permis l'accumulation, la conservation et le perfectionnement d’un savoir-faire ancien, qu’il s’agisse finalement de ses routes ou d’autres domaines. Comment ne pas louer également le système de sécurité social français ? Je prenais l’exemple concret du système de prise en charge des enfants, qui en France font l’objet d’un suivi rigoureux de la part de l’Etat dès la naissance. Où encore de sa solide filière touristique, (parfois oppressante avec son réseau de locations, de forfaits, de suppléments...), mais qui permet néanmoins d’assurer la prospérité de régions comme la Loire ? Bien loin de l’humeur maussade qui règne chez une grande partie de ses habitants, l’impression que donne l’Hexagone à un Français de Russie est bien celle d’un pays à l’organisation solide, qui continue tant bien que mal à aller de l’avant grâce à une politique très centralisée.

La contrepartie de ce développement homogène et régulier des infrastructures et de la vie de tous les jours, c’est son prix élevé, qui fait que de nombreux Français ne parviennent plus à suivre : selon une récente étude, huit millions de Français vivaient dans la pauvreté en 2009. La crise économique qui sévit a en effet frappé la population au portefeuille, et poussé le pouvoir actuel à économiser dans des domaines cruciaux tels que l’enseignement ou la police. Des domaines qui constituent, pourrait-on dire, l’ossature de la réussite française. Les premiers symptômes sont déjà flagrants: à mesure que l’Etat recule, certaines zones du territoire ont été abandonnées des pouvoirs publics, passant aux mains de mafias locales. C’est ce qu’illustrait la " prise en main " d’un parking par des gangs aux portes de Marseille (la Cité Phocéenne était d’ailleurs au cœur du débat politique lorsque je suis reparti en Russie). Plus grave, les Français s’enfoncent dans une profonde crise morale, qui dénote une perte de sens du " nous ", de l’unité de cette société de plus en plus diverse, générant des tensions inévitables.

Mon voyage dans ce pays si privilégié à tous points de vue qu'est la France m'a inspiré une autre réflexion. La prospérité est une drogue dure, et les Français sont dans l'ensemble terrorisés par la peur de perdre le moindre privilège, ce qui au final sclérose l'évolution du pays. Certes un système de soutien social doit exister, mais il ne doit pas remplacer la volonté individuelle: l'assistanat qui a remplacé les grandes aspirations sociales d'antan est souvent choquant pour le Français expatrié que je suis. La crise économique qui reprend de plus belle et menace les acquis sociaux pourrait en outre plonger les Français dans une crise morale profonde.

Il serait assez hasardeux de comparer la Russie à la France dans autant de domaines. Contrairement à la France, qui a bénéficié d’une longue période de stabilité et d’une volonté politique assez constante malgré les changements de pouvoir, le grand voisin oriental sort de deux révolutions qui ont vu s’affronter des systèmes de pensée antagonistes (tsarisme et communisme en 1917, communisme et capitalisme à outrance dans les années 1990) avec un bilan effrayant au niveau humain : combien d’hommes et de femmes détruits dans les goulags ? Quelles conséquences de la violente transition au capitalisme (sous le nom charmant de " thérapie de choc"), dont le Russe lambda, aujourd’hui encore, vous dira pis que pendre ?

La Russie est un pays à la fois jeune et convalescent, qui a constamment connu, peut-être du fait des contradictions qu’elle renferme, des retards et des freins à son développement (qu’on pense, plus loin dans l’histoire, au fardeau qu’a constitué le " joug tatar "). Les infrastructures sont exsangues, comme l'attestent les multiples catastrophes qui meurtrissent régulièrement ce pays (crash de l'avion de l'équipe de hockey Lokomotiv, naufrage du Boulgaria, Incendie de la discothèque Cheval boiteux).

Rien ici qui puisse rappeler le modèle français : la Russie des années 2010 est un Etat jeune qui cherche à moderniser son infrastructure à toute vitesse, à consolider les bases de son développement. Le problème, c’est peut-être que cette fuite en avant brûle les étapes et se fait de façon peu homogène, laissant souvent au second plan la mise en place d'un système social juste, et échouant à combattre la corruption qui mine la gouvernance. Les Russes veulent aller vite, il faut faire des choix : ils savent peut-être, dans leur for intérieur, que la stabilité dont bénéficie le pays depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir (quoi qu’on pense par ailleurs du personnage) ne sera pas éternelle et que le pays sera peut-être de nouveau mis à rude épreuve. C’est peut-être pour cette raison que les critiques incessantes contre le système politique russe actuel me semblent oublier la logique propre à l’évolution des peuples. C’est peut-être pour cela qu’il est si dur d’expliquer que la stabilité est pour les Russes plus cruciale à l’heure actuelle qu’une hypothétique pluralité politique calquée sur un hypothétique modèle occidental. A vouloir sauter trop loin, la Russie risque de se prendre les pieds dans le tapis. Elle est en droit d'avancer à son rythme propre, avec ses priorités, ce qui ne signifie nullement qu'elle doive perdre de vue l'horizon démocratique.

Pendant que la France lutte pour maintenir des positions durement gagnées pendant cinquante ans, la Russie tente d'achever au plus vite son émergence. Spontanéité russe, expérience française: ces deux pôles de l'Europe aux relations si étroites ont, comme par le passé, beaucoup à s'apprendre mutuellement.

 

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