L'or sucré de la Russie

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Hugo Natowicz - Sputnik Afrique
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Quand mes amis me demandent une idée de souvenir original à ramener de Russie, je leur conseille un produit qui cristallise de nombreux aspects de la culture russe: le miel, intimement lié à la terre et au labeur de ce pays.

Hugo Natowicz, pour RIA Novosti

Pour prendre la mesure de ce que représente le miel en Russie, rien de plus simple. Il suffit de se rendre à l'une des foires qui se tiennent régulièrement dans la capitale: à l'automne près du parc Tsaritsyno (qui vaut le coup d'œil) et en février dans le centre des expositions de la place du Manège. Les stands de producteurs s'étendent sur plusieurs hectares, arpentés par des milliers de visiteurs passés au détecteur de métaux dès l'entrée. D'emblée, on est frappé par l'animation qui règne ici.

Au total, la foire regroupe un millier d'apiculteurs venus avec plus de 3.000 tonnes de miel de toute la Russie et au-delà, sous le patronage du gouvernement de la ville de Moscou. Les miels les plus populaires sont tous représentés. Pour le plus grand bonheur des acheteurs et des flâneurs, tous les produits peuvent être ici dégustés: les pots trônent sur les tables avec leurs petites cuillers en plastique jetables.

Voici le miel de mélilot, un grand classique, et le miel d'acacia translucide, très apprécié et un peu plus coûteux. Les miels toutes fleurs de l'Altaï, région connue pour son écologie irréprochable, jouissent d'un franc succès. Les miels de framboisier et de sainfoin ont eux aussi la cote. On peut se distraire les papilles avec un gobelet de medovoukha, l'hydromel russe.

Toutes les régions russes sont représentées, de l'Extrême orient au Caucase en passant par le montagneux Altaï. Le Tatarstan, grande région apicole, est lui aussi aux avant-postes avec son tchak-tchak, sorte de chips sucrées au miel. Il semblerait que la confrérie du miel soit restée insensible à la chute de l'URSS: voici un producteur venu du Kirghizstan qui propose un miel blanc et onctueux cultivé au bord du lac Issyk-Koul aux eaux azures, ou encore des apiculteurs kazakhs. Les stands de l'Abkhazie, une république sécessionniste géorgienne reconnue par Moscou, sont très présents, certainement un coup pouce du grand voisin russe.

La "folie du miel" qui règne en ces lieux est frappante. L'ébullition de la foire semble d'ailleurs inversement proportionnelle à la confiance qu'éprouvent les Russes envers les médecins. Car on vient avant tout ici pour se soigner, comme cette retraitée qui sillonne les allées avec ses paniers. D'ailleurs, les anciens et les vétérans bénéficient de ristournes non négligeables sur toute la production. 

"Le tilleul est recommandé contre la grippe et les maladies pulmonaires comme la bronchite. Le framboisier est excellent pour le foie. Le miel sombre de renouée, c'est super contre les maladies biliaires et rénales. Contrairement à ce qu'on raconte, il ne faut jamais mélanger le miel au thé, ça tue les qualités du produit", m'explique doctement Sergueï, un producteur de Saratov, qui dissertera par la suite sur la proportion entre glucose et fructose.

Les produits dérivés du miel possèdent eux aussi des vertus curatives. En tête la propolis, nectar doté de propriétés anti-infectieuses souvent mélangé au miel, et la gelée royale, la star des produits de la ruche réputée pour ses vertus anticancer. Les Russes apprécient également le pain d'abeilles (perga). Excellent contre les problèmes de virilité, assure Sergueï un sourire en coin.

Bientôt en bourse?

Le miel en Russie, c'est presque une branche de l'économie, représentée par un syndicat, l'Union des apiculteurs de Russie fondée en 1891 et forte de 400.000 adhérents. Un lobby pourrait-on dire: l'ancien maire de Moscou Iouri Loujkov, apiculteur aguerri, avait beaucoup fait pour améliorer la représentation du secteur dans la capitale en sponsorisant l'organisation des foires. Malheureusement, sa folie pour ces petits insectes bourdonnants a contribué à lui faire perdre sa place: alors que les Moscovites asphyxiaient dans la fumée des incendies, M. Loujkov évacuait ses abeilles. Un affront qui ne lui a plus laissé de grâce aux yeux de l'opinion publique.

Une question me tracasse: peut-on vivre du miel? "Oui, et il y a possibilité de gagner correctement sa vie, même si c'est un labeur très dur. En général c'est une affaire familiale, nous par exemple, sommes apiculteurs depuis trois générations", me souffle Ioulia, une productrice de Krasnoïarsk. Celle-ci arpente les multiples foires qui ont fleuri dans l'énorme pays, inspirées par celles de la capitale.

"Le miel c'est notre pain. Si vous avez du miel vous ne manquerez jamais de rien, vous pouvez même payer au magasin avec ce produit", m'assure-t-elle.

Le miel, monnaie d'échange? Y aurait-il donc un indice boursier, comparable à la cote de ces valeurs russes que sont le pétrole et les matières premières? Anatoli Gamzov a monté au Tatarstan une entreprise visant à utiliser l'apiculture comme une arme contre le chômage. Il parle en économiste chevronné de cette activité un brin folklorique. En pleine crise, il donnait des conférences afin d'expliquer aux chômeurs comment se convertir en entrepreneurs grâce à l'"or sucré".

"Le prix du paquet de 70.000 à 80.000 abeilles nécessaire au lancement d'une start-up apicole a nettement augmenté en raison de la disparition des abeilles en Europe et en Russie. Il coûte environ 4.500 roubles (un peu plus de 100 euros). L'apiculture est pourtant le secteur agricole qui rapporte le plus, pour un investissement minime. Récemment un de nos fermiers a vendu 300 paquets, faites le calcul!", explique-t-il.

Produit biblique aux vertus curatives et gustatives, le miel conserve donc un rôle socioéconomique de premier plan. Il donne en outre un bon aperçu du potentiel agricole de la Russie, qui compte 40 millions de personnes vivant en milieu rural. Un secteur qui fait l'objet d'une attention croissante, comme en témoigne la récente visite du premier ministre Poutine à Tambov afin d'évoquer les perspectives de la Russie agricole.

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