Les raisons sont compréhensibles: Alma-Ata se trouve à 2 heures de voiture de Bichkek. Les foules de réfugiés se servent le plus souvent de leurs jambes, ce n'est pas très loin. Il s'avère qu'il est dangereux d'avoir un voisin pauvre. Il est plus avantageux et plus raisonnable de l'aider à s'enrichir. C'est pourquoi, à Astana et dans les pays moins riches de la région, on commence à se rendre compte de la nécessité d'investir dans les régions dépressives de la Kirghizie d'où les foules sont parties pour rallier Bichkek. La Russie et la Chine y pensent également. Bien que ces pays soient moins proches, ils participent activement aux affaires de l'Asie centrale.
Par exemple, c'est à Moscou que s'est adressé le nouveau dirigeant de la Kirghizie Kourmanbek Bakiev, qui a compris immédiatement après son arrivée au pouvoir que les semailles de printemps étaient le problème le plus urgent du pays. L'échec de ces travaux entraînerait une famine l'hiver prochain. Kourmanbek Bakiev a téléphoné au président russe Vladimir Poutine pour lui demander des semences et du carburant pour les tracteurs. La réponse positive ne s'est pas fait attendre.
Mais il ne s'agit pas que des mesures urgentes. La mentalité politique a changé dans les capitales des voisins de la Kirghizie: on se rend compte qu'il faut intensifier la coopération régionale pour faire face aux menaces communes, dont la nature à été clairement démontrée par la Kirghizie. Autrefois, on parlait beaucoup de coopération, mais ces paroles sont restées sur le papier.
En fait, il est impossible de se résigner au contraste frappant entre les pays pauvres et les pays riches sur notre planète: depuis plus d'une décennie, la majeure partie des quelque 200 Etats du monde essaient d'en convaincre le groupe des pays les plus développés. Cette triste réalité est dangereuse avant tout pour les riches. En aidant les nations pauvres à développer leur économie vous obtiendrez, au lieu des menaces, des centaines de millions de nouveaux consommateurs.
Il est difficile de prendre conscience de cette évidence à l'échelle mondiale. Il en va autrement à l'échelle régionale. Aujourd'hui, après avoir vu les images de la Kirghizie diffusées par la télévision, chaque Russe ou, disons, chaque Chinois peut se faire une idée des ennuis qui l'attendent si ces "fêtes de la démocratie", au cours desquelles on pille, on casse les vitrines et on jette les drapeaux présidentiels dans la rue, ont lieu à l'échelle de toute l'Asie centrale limitrophe de la Russie et de la Chine. Il est très difficile d'évaluer le coût de ces événements. En tout cas, il dépassera celui des investissements dans le développement économique et politique des voisins et, par conséquent, chez soi.
Les scénarios les plus dangereux sont probablement les mieux perceptibles aujourd'hui par les habitants et les dirigeants de l'Ouzbékistan. En effet, l'organisation terroriste "Mouvement islamique d'Ouzbékistan" s'était profondément ancré jadis en Kirghizie, autour de la ville d'Och, à proximité la frontière de l'Ouzbékistan, où vivent de nombreux Ouzbeks. Or, on ne sait toujours pas avec exactitude qui a conduit la foule des banlieues d'Och et de Djalal-Abad à l'assaut des bâtiments publics et des prisons. Certes, ce n'était pas l'ancienne opposition kirghize qui fut la première étonnée. Qui donc? Faut-il y voir, par exemple, la main du "Mouvement islamique d'Ouzbékistan" ou de "Hizb-ut-tahrir", impliqué dans la récente série d'actes terroristes commis à Tachkent? Tachkent doit non seulement aider aujourd'hui Bichkek à mettre de l'ordre dans ses affaires, mais aussi commencer à régler les problèmes de la pauvreté dans les régions limitrophes de l'Ouzbékistan.
Cela concerne également deux autres puissances de la région: la Russie et la Chine. Les menaces pour la sécurité de la Kirghizie les concernent directement: la Chine qui a une frontière commune avec la Kirghizie et la Russie qui craint surtout les cataclysmes à l'échelle régionale.
Il en découle, de toute évidence, que Moscou et Pékin attacheront maintenant une plus grande importance aux organisations régionales créées en vue d'assurer la stabilité et le développement de l'Asie centrale: l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), l'Organisation du Traité de sécurité collective et d'autres.
Les changements actuels de mentalité trouveront sans doute leur reflet au sommet de l'OCS qui se tiendra en juillet à Astana.
