Se revendiquant d’Al-Qaïda et de l’idéologie de Daech: un groupe terroriste "hybride" en Algérie?

Des terroristes algériens ont récemment mis en ligne une vidéo sur le canal médiatique d’AQMI* pour appeler les Algériens à faire le djihad. Ses membres mettent en avant l’idéologie radicale de l’État islamique* (EI) qui ne répond pas aux référents d’Al Qaïda*. Décryptage d’un spécialiste des groupes terroristes au Maghreb.
Sputnik
La "fondation" Al Andalus, bras médiatique de l’organisation d’Al Qaïda au Maghreb islamique* a publié en ce mois de février une vidéo réalisée par des terroristes algériens. Le "commentateur", un certain Abou Jilibib al Jazaïri, dit aux Algériens que le djihad est une obligation pour chaque musulman. À en croire le commentateur, les images ont été tournées dans la région de Boumerdes, à 50 kilomètres à l'est d’Alger. Certains passages montrent des hommes portant des armes automatiques sur une plage.
Toutefois, les éléments de références idéologiques présentés dans cette vidéo montrent que ce groupe affilié à AQMI* se revendique également de l’idéologie de l’EI*. Une situation inédite initiée par ce groupe "hybride" qui se positionne entre deux organisations terroristes ennemies. Djallil Lounnas, professeur en relations internationales à l’université américaine Al Akhawayn d’Ifrane, au Maroc, spécialiste des groupes terroristes au Maghreb et au Sahel, a décrypté pour Sputnik cette vidéo. "Il faut regarder la vidéo dans le détail pour comprendre que ces individus n’ont rien à voir avec Al-Qaïda au Maghreb islamique*", explique-t-il.
"Avant tout, on constate que le commentateur ne fait aucunement référence aux chefs d’AQMI*. Il ne parle pas d’Abdelmalek Droukdel, ni de son successeur Abou Obaida al-Annabi, ni même d’Iyad Ag Ghaly pourtant homme fort de l’organisation dans le Sahel. Sur le plan de la présentation, le commentateur essaie au début de parler en langue arabe classique puis il passe rapidement au dialecte algérien. C’est une démarche étonnante, car les responsables d’AQMI* qui apparaissent dans les vidéos ont toujours fait l’effort de parler en arabe classique, qui est considéré comme étant la langue de l’islam", relève Djallil Lounnas.

Néo-takfirisme

C’est surtout sur le plan idéologique cité en références dans la vidéo que le rapprochement avec l’État islamique* est évident. Les fatwas proviennent du "clergé takfiriste de l’EI* qui est composé d’exégètes saoudiens", précise Djallil Lounnas. Le commentateur cite notamment Soulaimane Ben Nasr al-Houlawani qui est un des exégètes les plus radicaux ainsi qu’Abdel al Azizi al Tarifi qui est détenu en Arabie saoudite depuis 2016. Une fatwa takfiriste d’al Outaybi est également mise en avant. Elle dit: "Même ceux qui prient, font le ramadan, font le pèlerinage ne sont pas des musulmans, lorsqu’ils remplacent la loi de Dieu par d’autres lois". Ce sont en somme "des infidèles" puisque "l'on ne peut pas croire un peu et rejeter le reste, ou on croit à tout ou rien".
"C’est une déclaration d’apostasie qui concernent tous les musulmans. La vidéo évoque à plusieurs reprises les "10 annulatifs de l’islam" (Nawakid Al Islam) qui sont des conditions qui conduisent à déclarer l’apostasie d’un musulman. J’en ai rarement entendu parlé, sinon jamais de la part d’AQMI*. En revanche, Daech* s’y réfère régulièrement, car c’est une organisation néo-takfirsite pour laquelle les enseignements du wahabisme sont fondamentaux. D’ailleurs, les manuels que diffuse l’EI* dans ses camps d’entraînement tournent autour de cette notion d’annulatifs de l’islam", souligne le professeur en relations internationales.
En Algérie, des «résidus de Daech*» ont été éliminés par l’armée
Autre indice sur la proximité avec l’EI*: alors qu'aucune opération d’AQMI* n’est citée. la vidéo rend hommage aux terroristes qui avaient été éliminés à Tipaza en janvier 2021. Ce groupe était considéré comme les membres d’une katiba de Djound el Khilafa, un groupe armé affilié à l’État islamique* qui est apparu en Algérie en 2014. Djound el Khilafa s’était notamment fait connaître par l’enlèvement puis l’assassinat du ressortissant français Hervé Gourdel.
L’autre élément, c’est cet hommage à Abou Moussab Al-Zarqaoui considéré comme le père fondateur de l’État islamique. Pour Lounnas, n’est pas logique de se revendiquer de l’organisation que dirige Ayman al-Zawahiri et d’honorer son ennemi Abou Moussab Al-Zarqaoui.
"Il y a eu une violente querelle accompagnée d’insultes entre Al Zarqaoui et Al Zawahiri durant des années dont les conséquences se sont poursuivies après la mort deZarqaoui, en débouchant sur la rupture avec Al-Qaïda* et la création de l’EI*. Le point principal de cette dispute était le concept de "l’excuse de l’ignorance" (udhr-bil-djahl) utilisé par Al-Qaïda* pour éviter de tuer des civils quelques soient leurs religions. Zarkawi rejetait ce concept et disait que tous ceux qui ne pratiquent par l’islam sont des impies et ceux qui ne déclarent pas l’impiété sur les impies le sont eux-mêmes", ajoute Djallil Lounnas.
Le professeur relève cependant une "contradiction" dans la logique de cette vidéo puisque ses initiateurs ont intégré un passage montrant le terroriste algérien Nabil Sahraoui (Abu Ibrahim Mustapha, éliminé par l’armée algérienne en 2004), qui était un émir du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), se démarquer des crimes commis au nom du takfirisme, par le Groupe islamique armé (GIA). C’est sous la direction d’Antar Zouabri que le GIA avait commis les massacres contre les populations civiles après que le peuple algérien a été déclaré apostat.
"Il faut être conscient de la situation : des terroristes en Algérie prennent comme référents les idéologues et les chefs de l’EI*, voire des hazimis considérés comme la pire secte du courant takfiriste que même Daech* a dû éliminer à cause de son extrémisme et de sa violence. Il y a quelque chose qui ne colle pas dans cette vidéo."
Si la plupart des indices "prêchent" pour une affiliation à l'EI*, le principal élément de rattachement à AQMI* est le serveur de publication de la vidéo, Al-Andalous, bras médiatique de cette dernière organisation terroriste. Une bourde de la part de "la rédaction en chef"? Lounnas relève en tout cas que ces différentes incohérences pourraient révéler un processus de radicalisation qui ne dit pas son nom.
"C’est peut-être un groupe qui est affilié à AQMI* et qui va se radicaliser pour passer sous la coupe de Daech*. On peut penser également que ces derniers estiment que Daech* est plus attractif auprès des jeunes d’où ces références tout en restant, paradoxalement, prudents, s'abstenant de franchir la ligne d’une apostasie collective, ce qui pourrait expliquer une référence à Sahraoui. Il semble qu’il y ait quand même une rupture avec le leadership d’AQMI*".
Sur le plan sécuritaire, la région de Boumerdes a été débarrassée de toute activité terroriste depuis plusieurs années. L’armée et les services de sécurité sont concentrés sur l’élimination des dernières cellules qui activent dans certaines zones, notamment à l’est et au sud du pays. Samedi 19 février, des unités antiterroristes de l’armée algérienne ont éliminé sept terroristes dans la région de Skikda. Quatre d’entre eux avait pris les armes durant les années 1990.
*Organisation terroriste interdite en Russie
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