En proie au terrorisme de Boko Haram, un autre fléau mine l'Extrême-Nord du Cameroun

De nouvelles violences intercommunautaires ont fait une vingtaine de morts dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Des affrontements devenus de plus en plus fréquents avec au centre des discordes, des litiges fonciers exacerbés par la rareté des ressources dans une région en proie au changement climatique et à la guerre contre Boko Haram.
Sputnik
Déjà victime des attaques meurtrières du groupe terroriste Boko Haram, la région de l’Extrême-Nord, la plus pauvre du Cameroun, doit aussi faire face à la recrudescence des affrontements intercommunautaires.
Dernier carnage en date: depuis le 5 décembre, des violences ont éclaté dans la localité du Logone-Birni entre les communautés Arabes Choua et les Mousgoums, faisant selon les autorités locales, une vingtaine de morts. À l’origine des échauffourées, comme lors des derniers affrontements, une dispute née autour de l’exploitation d’une source d'eau et des terres.
Une situation "déplorable et assez complexe", souligne le docteur Sosthène Efouba, enseignant des sciences politiques à l’université de Yaoundé 2, "qui malheureusement perdure entre ces communautés déjà fragilisées par les affres du terrorisme, notamment les massacres et les enlèvements".
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"Cependant, il existe des problèmes liés aux litiges fonciers entre les communautés, des questions de replis identitaires, des violences protéiformes et sans oublier le taux d'alphabétisation qui reste préoccupant dans ces localités. Cet ensemble d'éléments peut être une source permanente de violence", commente l’analyste au micro de Sputnik.

Un fléau récurrent

Les affrontements qui avaient débuté dimanche, se sont poursuivis ce début de semaine. Les autorités y ont déployé un important dispositif sécuritaire pour ramener l’ordre. Alors que des démarches sont en cours pour concilier les deux parties, il est à noter que ce fléau devient de plus en plus récurrent dans cette région. Pas plus tôt qu’en août dernier, au moins 15 personnes ont perdu la vie dans les violences intercommunautaires dans l’Extrême-Nord du Cameroun. Les violences opposaient les Arabes Choua aux Mousgoums au sujet d’un litige foncier. En juin 2021, des affrontements s’étaient produits dans la localité de Makari, dans le département du Logone-et-Chari, entre les communautés Kotoko et les Arabes Choua, toujours à cause d’un litige foncier. Au moins deux morts et plusieurs blessés avaient été enregistrés.
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Face à cette récidive, de nombreuses voix sont montées dans l’opinion au Cameroun pour condamner et s’inquiéter de cette situation. Dans une sortie sur son compte Twitter, Maurice Kamto, président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), parti d’opposition, s’interroge sur la répétition des faits et interpelle l’État et l’élite locale pour "apaiser et réconcilier".
Pour le député de l’opposition Cabral Libii, dans un post sur sa page Facebook, "il urge de travailler à une véritable politique d'intégration nationale".

La rareté des ressources

Prise en tenaille entre les attaques de Boko Haram, les effets du changement climatique et son économie précaire, la région de l’Extrême-Nord du Cameroun broie du noir. Avant les atrocités du groupe terroriste, 74% de la population vivait déjà sous le seuil de pauvreté. Depuis le déclenchement de la guerre contre Boko Haram, le territoire doit faire face à l’afflux de milliers de réfugiés qui fuient les atrocités des terroristes dans le bassin du lac Tchad, occasionnant dans la foulée une crise humanitaire. Une situation de crise qui accentue la rareté des ressources, crée des tensions et la situation dégénère à la moindre dispute.

"Une analyse sérieuse ne peut pas éluder les effets pervers de la guerre dans cette flambée des violences communautaires dans l’Extrême-Nord. La guerre contre Boko Haram a accentué la pauvreté et la grande criminalité dans ces localités et les gens peuvent s’entretuer pour tout et pour rien", se désole Sosthène Efouba.

D’ailleurs, d’après une étude sur les conflits et mécanismes de résolution des crises dans l’Extrême-Nord du Cameroun, réalisée en 2015 par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), "la crise sécuritaire de l’autre côté de la frontière a provoqué le mouvement vers le Cameroun d’un nombre considérable de réfugiés venant du Nigeria, et une proportion encore plus élevée de déplacés internes. Ces déplacés ont été accueillis par les communautés hôtes, aggravant ainsi leurs conditions de vie déjà très précaires".
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"Dans leur fuite, les populations déplacées ont emprunté des itinéraires qui traversent les villages. Plusieurs villages ont été affectés par la destruction des plantations agricoles. L’occupation des espaces cultivables par les éleveurs a également créé une inflation des conflits agropastoraux", souligne l’étude.

Malgré les projets de reconstruction annoncés par Yaoundé en vue l’amélioration des conditions de vie dans la région, les populations continuent de vivre un calvaire et les ONG sur le terrain, toujours préoccupées par la situation, n’ont de cesse d’alerter sur la nécessité d’intensifier la réponse humanitaire.
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