"Realpolitik et +business as usual+": Londres cherche des débouchés dans le Golfe

La ministre britannique des Affaires étrangères est en tournée dans le Golfe persique. Pour pallier les difficultés économiques et les pénuries liées au Covid et au Brexit, Londres espère relancer ses affaires. Avec quelques armes au besoin.
Sputnik

"Les impératifs économiques résultants du Brexit poussent Londres à une mener une politique étrangère plus +proactive+", explique au micro de Sputnik David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS) et chercheur associé à l’IRIS.

Et celle-ci passe par le Golfe persique, à en croire Liz Truss, ministre britannique des Affaires étrangères, qui revient d’une tournée diplomatique dans la région. Une première depuis le Brexit.
Son voyage l’a ainsi amenée en Arabie saoudite le 21 octobre et au Qatar le lendemain, dans le but de promouvoir un accord commercial avec les pays du Golfe et d’approfondir les liens diplomatiques. Mme Truss, anciennement ministre britannique du Commerce, y a rencontré son homologue saoudien, le prince Faisal ben Farhan, et l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad al-Thani.
"Je souhaite que les relations commerciales et d’investissement avec le Golfe soient plus étroites et que nous collaborions plus étroitement sur des questions telles que le partage des renseignements, le développement, la sécurité et la défense", a expliqué la diplomate britannique.
Depuis sa sortie de l’UE, l’Angleterre a grand besoin de multiplier ses débouchés économiques, explique David Rigoulet-Roze, également rédacteur en chef de la revue Orients-stratégiques:
"Cette accélération diplomatique britannique a lieu, car il y a des problèmes d’approvisionnement, de chaînes logistiques, et des risques d’inflation importants. Ainsi, multiplier les accords permet de faciliter la transition post-Brexit."
En effet, la juxtaposition du Covid et du Brexit a causé une pénurie de certains produits et services en Grande-Bretagne. Dans les supermarchés, des produits manquent. Dans les usines, des pièces arrivent en fin de stock.

Reprise des ventes d’armes vers le Golfe

Face à cette situation, le gouvernement de Boris Johnson s’active pour chercher ailleurs de nouveaux partenariats économiques.

"La stratégie est, dans la perspective d’après Brexit, de coller au slogan +global Britain+ [Grande-Bretagne globale, ndlr] du Premier ministre Boris Johnson", rappelle le chercheur à l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS).

Celle-ci "implique que Londres doit multiplier les accords de libre-échange avec le reste du monde, et en particulier avec le Golfe", poursuit-il. En effet, quel meilleur marché pour proposer ses biens et services que celui du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), rempli de fonds souverains cherchant à investir massivement en vue de réaliser une transition de la rente énergétique vers le tertiaire? D’autant que cela permet de sécuriser des intérêts géopolitiques et sécuritaires dans une région hautement volatile. L’idée est désormais d’inonder le marché du Golfe de produits et services anglais, en particulier de lucratifs armements.
"Il y a une juxtaposition des intérêts économiques et géopolitiques dans la stratégie britannique", souligne David Rigoulet-Roze.
Au mois de juillet 2020, la Grande-Bretagne a repris ses ventes d’armes vers le Golfe, alors qu’elle avait auparavant suspendu ces dernières en raison de l’utilisation peu regardante des droits humains qu’en faisait l’Arabie saoudite. Les autorités anglaises ont ainsi autorisé l’export de 1,4 milliard de livres sterling d’armes au dernier trimestre de 2020.

83% des Anglais défavorables à un accord avec Riyad

Cette stratégie pourrait toutefois avoir un coût politique non négligeable pour l’actuel gouvernement. Une enquête réalisée par le ministère du Commerce international au début de l’année a montré que seuls 27% des citoyens seraient favorables à un accord commercial avec l’Arabie saoudite. Le récent achat du club de football de Premier league anglaise par un fonds souverain saoudien a également suscité de vives critiques. La guerre saoudienne au Yémen et l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi sont revenus dans l’actualité, du fait du rachat du club de Newcastle.
La Grande-Bretagne et la Nouvelle-Zélande concluent un accord de libre-échange
Reste que du côté de l’exécutif de Sa Majesté, nécessité semble faire loi. La nomination de Liz Truss le 15 septembre au poste de ministre des Affaires étrangères n’est pas anodine, souligne le rédacteur en chef de la revue Orients-stratégiques:

"Liz Truss est très Thatchérienne dans son profil. Elle est un pur produit du parti conservateur: sa diplomatie pragmatique est marquée par la realpolitik et le +business as usual+ anglais."

C’est d’ailleurs Liz Truss, alors ministre du Commerce, "qui avait été à l’origine de la relance des ventes d’armes à partir de juillet 2020", rappelle le rédacteur en chef de la revue Orients-stratégiques. "Son pedigree d’ancienne ministre du Commerce va dans ce sens", ajoute-t-il.
Et c’est même sa capacité à multiplier les accords commerciaux à l’international qui lui a valu sa promotion du Commerce aux Affaires étrangères, explique David Rigoulet-Roze. Durant son mandat de ministre du Commerce, celle-ci a signé des accords avec 68 pays, plus l’Union européenne, pour une valeur de 744 milliards de livres sterling.
Reste à savoir s’elle parviendra à continuer sur cette lancée dans le Golfe persique.
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