Procès pour "crimes contre l'humanité": la revanche des métis du Congo belge?

Enlevées à leur mère dans ce vaste espace géographique que constitue aujourd’hui la République démocratique du Congo (RDC), un groupe de personnes âgées métisses a décidé de porter plainte contre l’État belge pour crimes contre l’humanité.
Sputnik
Elles sont au nombre de cinq et sont plus déterminées que jamais à obtenir justice. Léa Tavares, Noëlle Verbeken, Simone Ngalula, Monique Bitu Bingi et Marie-José Loshi, toutes septuagénaires, n’ont rien oublié du sort qui leur a été réservé. Nées à l’époque coloniale du Congo belge et arrachées à leurs familles pour être parquées dans des internats réservés aux "enfants du péché" (les métis nés de mères congolaises et de pères blancs), elles poursuivent aujourd’hui l’État belge pour crimes contre l’humanité.
Les avocats de ces femmes ont déclaré qu’elles avaient entre deux et quatre ans lorsqu’elles ont été emmenées à la demande de l’administration coloniale belge, en collaboration avec les autorités ecclésiastiques catholiques locales. Selon les documents juridiques, dans les cinq cas, les pères n’exerçaient pas d’autorité parentale et l’administration belge a menacé les familles de représailles si elles refusaient de les laisser partir.
Simone Ngalula et ses "sœurs", comme elles s’appellent entre elles, demandent une indemnisation de 50.000 euros chacune, et leurs avocats ont tenu à préciser que ce n’est pas pour l’argent qu’elles ont intenté la poursuite. "Nous voulons une loi qui puisse s’appliquer à tous afin que l’État belge reconnaisse les crimes commis et les souffrances endurées par les enfants métis", a déclaré l'avocate Michelle Hirsch aux médias.
Le procès, qui s’est ouvert ce jeudi 14 octobre devant un tribunal civil de Bruxelles, est déjà qualifié d’historique. On estime que près de 20.000 enfants métis ont été confrontés au même problème que les plaignantes dans l'ensemble des ex-colonies belges en Afrique: le Congo belge et le Ruanda-Urundi, correspondant aujourd'hui à la RDC, le Rwanda et le Burundi.

"Enfants mulâtres"

Léa Tavares, Noëlle Verbeken, Simone Ngalula, Monique Bitu Bingi et Marie-José Loshi sont le produit d’une histoire coloniale qui n’a pas encore fini de révéler ses côtés sombres. À l’époque, des enfants comme eux étaient appelés "mulâtres" (des "mestizos"), terme utilisé pour désigner les croisements entre un âne et une jument. C’est dire à quel point les personnes métisses dans l’imaginaire colonial belge étaient l’objet de tous les mépris.
Certes, elles n’étaient pas toujours confrontées au racisme dans le sens de hiérarchisation des races, mais reste qu’elles étaient considérées comme le produit d’une hybridation étrange entre la race prétendument supérieure (blanche) et la race prétendument inférieure (noire), apparaissant aux yeux de la société, pour reprendre une formule de l’historien américain Georges Fredrickson, "comme une forme de dégénérescence qui affaiblit la race prétendument supérieure, dont il avilirait le sang et diminuerait les aptitudes."
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C’est la raison pour laquelle les enfants métis du Congo belge n'étaient pas reconnus par leur père blanc et n'étaient pas autorisés à se mêler à la société. Des milliers d’entre eux ont été placés dans des orphelinats, des internats ou d’autres institutions religieuses où les conditions étaient difficiles. L’historien belgo-congolais Assumani Budagwa, qui a étudié le cas de ces métis depuis plus de 20 ans, explique que les autorités s’en méfiaient: elles les percevaient comme une menace aux intérêts coloniaux. "Ils sont considérés comme des dangers parce qu’il y a une ascendance européenne et une goutte de sang blanc […] ils pouvaient être les ferments de révolte", dit-il.

Traumatisées à jamais

Le traitement infligé aux enfants métis du Congo belge a laissé des traces indélébiles. Plus de 60 ans après les faits, Léa Tavares, Noëlle Verbeken, Simone Ngalula, Monique Bitu Bingi et Marie-José Loshi, s’interrogent toujours sur la raison de leur maltraitance. "Nous sommes traumatisées", a déclaré Monique, 71 ans, dans les médias. Elle fait encore des cauchemars de cette époque. La plupart des métis ont été mentalement et physiquement détruits.
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Après l’accession du Congo à l’indépendance, une circulaire ministérielle fut publiée par les autorités coloniales, demandant aux bourgmestres de retirer la nationalité belge aux métis issus de la colonisation qui n’étaient ni légitimes ni légitimés ni reconnus par un Belge.

Les excuses de la Belgique

En mars 2018, le Parlement fédéral belge a adopté à l’unanimité une résolution en 11 points reconnaissant la politique de ségrégation dont les enfants métis furent l’objet dans les colonies belges. Cela devrait permettre à la plupart de ces personnes devenues assez âgées d’accéder à leurs dossiers personnels, de résoudre certains problèmes administratifs rencontrés en raison d’absence d’acte de naissance et de faciliter les réunions familiales. En avril 2019, le Premier ministre belge de l’époque, Charles Michel, a présenté ses excuses aux personnes métisses pour leur ségrégation ciblée, leur enlèvement et leurs souffrances. L’Église catholique de Belgique, qui a été complice de cette politique d’apartheid, a également présenté ses excuses.
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Mais peu de progrès ont été réalisés depuis. Rien n'a changé, disent les métis. Pour Monique Bitu Bingi, l’une des cinq femmes ayant saisi la justice, l’État belge doit assumer ses responsabilités: "Nous avons été détruites. Les excuses sont faciles, mais quand vous faites quelque chose, vous devez en assumer la responsabilité", a-t-elle déclaré à l’AFP.
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