Crise du gaz 2021

Flambée des prix de l’énergie: les Européens chérissent-ils les causes de leur malheur?

Les prix de l’énergie flambent en Europe. Alors que d’aucuns accusent la Russie, les origines du mal sont plutôt à chercher du côté d’une série de décisions impulsées depuis Bruxelles. Idéologie et économie ne font pas toujours bon ménage.
Sputnik
Un gouvernement pro-européen qui bloque les prix du gaz pour épargner les ménages des hausses tarifaires: voilà qui ne manque pas de sel. Car si aujourd’hui les Français sont impactés par la flambée des prix de l’énergie, c’est bien la conséquence directe de mesures prises par un Bruxelles libéral.
Comme tout marché, celui du gaz et, par extension, celui de l’électricité sont régis par la loi de l’offre et de la demande. En période d’offre pléthorique, les prix diminuent. Revers de la médaille, lorsque c’est la demande qui abonde, sans que les ressources ne suivent, les prix augmentent.

"C’est la logique du marché! Soit on accepte que les prix puissent augmenter, soit on revient à un système planifié où ce sont les États qui négocient les contrats de gaz. Les gens veulent le beurre et l’argent du beurre", rappelle au micro de Sputnik, Jacques Percebois, président du Centre de recherche en économie et droit de l'énergie (CREDEN).

Cependant, des pays tels que la France s’étaient dotés d’outils industriels les mettant à l’abri de tels aléas. Dès le premier choc pétrolier, la France accélérait la mise en place de son parc nucléaire. Un déploiement planifié adossé à une volonté politique. Cependant, la dérégulation imposée par la construction européenne, couplée à des décisions politiques éprises d’idéologie, a depuis soumis de nouveau les Français à la loi du marché.

Le coûteux maintien d’une concurrence

Bruxelles exige le maintien d’une concurrence en matière d’énergie. Mission impossible pour l’Hexagone où EDF, ex-numéro un mondial de la production d’électricité nucléaire, offre aux Français l’une des électricités les moins chères d’Europe. C’est ainsi qu’étaient créés les tarifs réglementés, par le biais de la loi du 7 décembre 2010 relative à la Nouvelle organisation du marché de l'électricité (dite loi Nome). L’idée: gonfler les prix d’EDF afin de s’assurer que ses concurrents privés puissent toujours proposer des tarifs attractifs tout en dégageant un profit. En d’autres termes, instaurer une concurrence artificielle. Ironie du sort: la quasi-totalité de ces distributeurs privés ne produit pas d’électricité, rachetant à prix cassé la production d’EDF via un autre dispositif de la loi Nome: l’Accès régulé à l'électricité nucléaire historique (Arenh).
Les nouveaux-venus sur le marché ont proliféré à un point tel que l’électricité qu’ils achètent à EDF ne suffit plus à fournir leurs clients français. Par conséquent, ces fournisseurs alternatifs se tournent vers les marchés où les prix explosent actuellement. Bien sûr, ils répercutent ce surcoût sur la facture. Dans la mesure où celle-ci doit toujours rester inférieure à celle d’EDF, la commission de régulation de l’énergie (CRE) augmente les tarifs régulés.

"Au départ, dans la loi Nome, il était prévu que l’Arenh soit transitoire pour permettre aux alternatifs de se doter de capacités de production. Ils ne les ont pas construites. Les seules infrastructures qu’ils aient bâties sont dans le renouvelable, subventionnées donc. S’ils avaient fourni l’effort d’équipement escompté, il n’y aurait pas de problème aujourd’hui", regrette Jacques Percebois, qui à l’époque avait participé aux commissions Champsaur sur l'organisation du marché électrique.

Résultat, en une décennie, la note d’électricité des Français qui était encore l’une des moins douloureuses d’Europe a flambé de 50%. Tout ça afin de se conformer aux dogmes de la libre concurrence européenne.
Néanmoins, les règles européennes ne sont pas seules fautives. Dictées par des préoccupations politiciennes, des décisions nationales ont contribué à dégrader la situation. L’abandon du nucléaire au profit des énergies renouvelables a boosté les tarifs. Au-delà d’avoir fortement augmenté les taxes pour financer leur développement (la CSPE a été multipliée par six en dix ans), l’éolien et le photovoltaïque, grands vainqueurs des politiques de "transition énergétique", ont accentué l’exposition des sociétés européennes au marché du gaz.

Derrière les éoliennes, les usines à gaz?

En effet, ces deux énergies fonctionnent par intermittence (24% du temps pour l'éolien terrestre, en France en 2019, selon RTE). Pour pallier les creux de production et assurer un approvisionnement continu des ménages et des entreprises, il a donc fallu ouvrir des centrales au gaz.
Dans des pays tels que l’Allemagne, première économie européenne, ou encore la Belgique voisine, qui renoncent au nucléaire, le complément d’électricité doit donc être produit par du gaz. Cette demande accrue de gaz fait grimper les prix sur un marché de l’énergie européanisé. La décision du gouvernement français de fermer les réacteurs de la centrale de Fessenheim a ainsi poussé l’Hexagone à acheter à grands frais de l’électricité produite par des énergies fossiles en Allemagne. Barbara Pompili, ministre de la Transition énergétique, a entériné la fermeture de quatorze autres réacteurs français d’ici à 2035.
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Cette tendance mortifère pour les ménages et les entreprises ne devrait qu’aller en s’accentuant, dans la mesure où la Commission européenne pourrait exclure le nucléaire mais pas le gaz de son Green Deal visant à rendre l’UE neutre sur le plan carbone. Une Europe débarrassée de tout nucléaire ne manquerait ainsi pas de faire le bonheur des pays producteurs de gaz.
En effet, la production gazière en Europe est appelée à disparaître: les gisements se tarissent aux Pays-Bas, la production pourrait fléchir plus tôt que prévu en Norvège sous la pression des écologistes. Comme le souligne Jacques Percebois, l’Europe est également touchée par les frictions diplomatiques entre Rabat et Alger. L’Algérie va suspendre fin octobre ses exportations vers la péninsule ibérique passant par le royaume chérifien. "Il y avait 13 milliards de mètres cubes qui passaient par ce tuyau", seul le second gazoduc, d’une capacité de 8 milliards de mètres cubes, allant directement de l’Algérie à l’Espagne fonctionnera encore.

Diversification énergétique: les limites de la politique européenne

Quant aux Américains et leur gaz de schiste liquéfié (GNL), sur lequel les Européens fondaient de mirifiques espoirs, pas question de compter sur eux pour doper l’offre. En effet, les Américains, si prompts à prôner la défense de la souveraineté énergétique de l’UE face à la Russie, préfèrent exporter leur production vers l’Asie. Là, leurs cargaisons sont achetées bien plus cher que sur le Vieux Continent.
"On pourrait accuser les Chinois de détourner les méthaniers", ironise notre intervenant qui rappelle une loi d’airain du marché: le plus offrant l’emporte. Bref, les Européens, qui se targuent de former la première zone économique mondiale, n’ont pas les moyens de leurs ambitions en matière d’énergie.
Cependant, Washington accuse la Russie de "manipulation" des prix du gaz en limitant volontairement ses exportations vers l'Europe. Des griefs faisant écho à ceux d’une quarantaine d’eurodéputés qui ont exigé auprès de la Commission l’ouverture d’une enquête. Des gesticulations purement politiciennes dont Jacques Percebois tempère la portée.

"Les Russes ont respectés leurs contrats. Simplement, ce qui est demandé, c’est s’ils peuvent fournir un peu plus. La situation géopolitique fait que l’intérêt des Russes n’est pas d’envoyer plus de gaz par l’intermédiaire du réseau ukrainien. D’abord, parce que les relations entre Moscou et Bruxelles ne sont pas au beau fixe. Ensuite, parce que la Russie souhaite que le gazoduc Nord Stream 2 entre en fonctionnement", développe le président du CREDEN.

Car c’est bien là l’ironie de toute cette affaire. Ces eurodéputés, qui aujourd’hui accusent Gazprom de ne pas répondre sans barguigner au surplus de demande des Européens, sont les mêmes qui appelaient Washington à faire pression sur leurs propres gouvernements pour que Nord Stream 2 ne voie jamais le jour. Le tout au nom d’une indépendance énergétique européenne qui, visiblement, relève du vœu pieux.
De son côté, Gazprom n’a pas lésiné sur les volumes supplémentaires envoyés vers l’Europe (+25%) durant la première moitié de l’année. L’entreprise russe s’est par ailleurs dite prête à envoyer plus de gaz. Reste à savoir si la Russie a des capacités infinies. Et quand bien même ce serait le cas, si elle reste intéressée par le marché européen qui ne cache pas ses intentions de la snober. "Les Russes envoient aussi leur gaz vers l’Asie, vu que, à un moment donné, les Européens disaient qu’ils ne voulaient plus du gaz russe", rappelle Jacques Percebois. "Si j’étais le patron de Gazprom, je ne m’amuserais pas à recourir au réseau ukrainien sachant que, ce que je veux, c’est qu’on utilise un autre tuyau", avertit le spécialiste de l’énergie.
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