Erdogan dans le Haut-Karabakh: la Turquie tisse sa toile dans le Caucase et au Moyen-Orient

Erdogan est en visite historique dans le Haut-Karabakh pour rencontrer son homologue azerbaïdjanais, Ilham Aliev. En plus d’un partenariat militaire, les deux pays tissent des liens dans le domaine énergétique. Ankara use de son idéologie panturquiste pour avancer ses pions dans toute la région, estime Laurent Leylekian, analyste politique.
Sputnik

La ville de Choucha, dans le Haut-Karabakh, accueille Erdogan. C’est le premier déplacement d’un leader turc dans la région, souligne Anadolu, l’agence de presse officielle turque. Tombé entre les mains des Azéris en novembre 2020 après une guerre meurtrière, le territoire était disputé entre Bakou et la République autoproclamée d’Artsakh, à majorité arménienne, depuis la chute de l’URSS.

Reçu en grande pompe à Choucha par le leader azerbaïdjanais Ilham Aliev, le Président turc a assisté à une parade militaire. «Je salue une fois de plus la victoire du peuple azerbaïdjanais. Le Karabakh est revenu à ses propriétaires. Nous espérons que l’Arménie profitera de l’occasion pour saisir la main qui lui est tendue», a déclaré Erdogan. Mais Erevan ne l’entend pas de cette oreille. Le ministre des Affaires étrangères arménien a en effet «fermement» condamné cette visite, la qualifiant même de «provocation pure et simple contre la paix et la sécurité régionales.»

Pour Laurent Leylekian, analyste politique et spécialiste du Caucase et de l’Asie Mineure, cette tournée turque «n’est pas sans arrière-pensée politique».

«Le Président Aliev est très sensible au déploiement de la puissance de la Turquie, c’est un peu l’homme lige d’Ankara. Cette visite à Choucha vise à renforcer l’humiliation sur les populations arméniennes: c’est une ancienne capitale historique et culturelle. C’est également un moyen d’entretenir une pression psychologique sur l’Arménie», estime-t-il au micro de Sputnik.

Ankara a massivement soutenu les forces azerbaïdjanaises durant la guerre de 44 jours contre l’Arménie en octobre et novembre dernier. En effet, au cours du conflit, la Turquie a fourni une assistance militaire et non des moindres. Outre l’envoi des drones armés Bayraktar TB2, Ankara aurait dépêché 600 soldats turcs et pas moins de 2.500 mercenaires syriens pour prêter main-forte à l’Azerbaïdjan. La visite d’Erdogan vient encore sanctuariser cette alliance militaire avec Bakou, puisque les deux pays ont signé le 15 juin l’engagement «de se soutenir mutuellement en cas de menace ou d’attaque par un pays tiers contre son indépendance ou son intégrité territoriale.» Pour couronner le tout, Ankara envisagerait même d’ouvrir un consulat dans la ville de Choucha. Mais cette relation bilatérale ne se limite pas uniquement au volet militaire.

Le gaz de la concorde

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Les dividendes de la paix ne sont pas négligeables. Ankara et Bakou prévoient en effet d’intensifier leurs relations commerciales et énergétiques. Après la mise en service de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan en 2005 pour l’acheminent du pétrole de la mer Caspienne vers la Turquie, les deux pays ont mené à bien la construction du gazoduc South Caucasus pipeline entre Bakou Tbilissi et Erzurum en 2006. L’Azerbaïdjan et la Turquie ont poursuivi leurs ambitions gazières avec la construction du gazoduc transanatolien Tanap, qui s’est achevée en 2018 et qui peut acheminer du gaz dans tout le territoire turc. Ainsi Bakou serait-il un partenaire énergétique indispensable à la Turquie. Mais pour Laurent Leylekian, cette relation ne serait pas vouée à durer.

«Quand vous regardez la réalité des chiffres, il y a de moins en moins de gisements, ils n’ont rien découvert depuis la fin de l’Union soviétique. Il y a de grands groupes pétroliers qui se sont retirés, comme British Petrolium. Aujourd’hui, le principal fournisseur de pétrole de la Turquie, c’est la Russie et un peu l’Iran», résume le spécialiste du Caucase et de l’Asie Mineure.

La Turquie est en effet majoritairement dépendante de l’approvisionnement en gaz russe, à 33% (en 2019) et à 24% pour le gaz azerbaïdjanais (en 2020). Indépendamment des ressources énergétiques, la Turquie se positionne également dans des projets de reconstruction en Azerbaïdjan.

Dans le Haut-Karabakh, de nouvelles routes vont être construites par des sociétés turques. «Aujourd’hui, non seulement nous avons parlé du couloir de Zanguezour qui reliera par la route et la voie ferrée l’Azerbaïdjan à la Turquie, mais aussi de la réalisation d’un certain nombre d’autres éléments», a commenté Aliev. Pour symboliser encore un peu plus cette alliance multiforme, Bakou reçoit la rencontre de football Pays de Galles Turquie pour l’Euro 2020 ce 16 juin, à laquelle Erdogan assiste dans les tribunes. Compte tenu des liens culturels et fraternels entre leurs pays respectifs, les joueurs turcs peuvent compter sur le soutien du public azéri.

Panislamisme, panturquisme, vecteurs des ambitions d’Erdogan

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Le panturquisme est donc en marche, souligne Laurent Leleykian: «ce mouvement date du XIXe siècle. Il cherche à renforcer les liens entre les populations turcophones et de culture turque et Erdogan met en avant ce discours pour renouer avec des ambitions territoriales. Il n’est pas rare d’entendre le slogan “deux États, une nation” pour caractériser les relations entre Ankara et Bakou.»

Des ambitions territoriales qui ne se limiteraient pas uniquement au Caucase et à l’Azerbaïdjan. Les populations turcophones se trouvent en Asie centrale avec les Turkmènes, les Ouzbeks, les Kazakhs, mais également en Russie avec les Tatars, les Karatchaïs et en Iran avec la minorité azérie.

Un discours irrédentiste qui n’est pas du goût de certaines puissances régionales:

«Le discours panturquiste d’Erdogan a de l’influence en Asie centrale, mais les populations sont historiquement plus sous influence russe. Il trouve un écho même dans les Balkans et en Hongrie. Là où ça pose problème, c’est en Iran, où les volontés sécessionnistes de la minorité azérie, qui ne compte pas moins de 20 millions d’habitants, inquiètent au plus haut point Téhéran», estime l’analyste politique.

«Dans le nord de la Syrie, Erdogan tente de remplacer les populations arabes et kurdes par des populations turkmènes», poursuit-il. Pour parachever sa mainmise sur cette région, la monnaie turque a remplacé la monnaie syrienne. Le leader turc dispose ainsi de plusieurs leviers pour étendre son influence et tenter de renouer avec un passé glorieux.

«Erdogan utilise à la fois le néo-ottomanisme, le panturquisme et le panislamisme pour agrandir la puissance de la Turquie, mais comme par le passé cette influence est confrontée aux velléités russes, iraniennes et dans une moindre mesure occidentales», conclut Laurent Leylekian.
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