Centrafrique: «il est temps que la France ne voie pas les Présidents africains comme des sous-préfets»

Macron a décidé de couper les aides à la Centrafrique, sous embargo et en proie à la guerre civile. Une démarche révélatrice d’une incompréhension de l’Afrique, au-delà de la crainte de Paris de perdre pied au profit de Moscou dans son pré carré d’Afrique centrale? Analyse avec le géopoliticien Jean-Claude Félix Tchicaya.
Sputnik
«La Centrafrique est une création de la colonisation française. Voir les Centrafricains comme anti-français, c’est vraiment aller trop loin», réagit au micro de Sputnik Jean-Claude Félix Tchicaya, géopoliticien et spécialiste de l’Afrique à l’IPSE.

C’est pourtant ce qui semble ressortir de la position française vis-à-vis de Bangui, que Paris juge «“complice” d’une campagne anti-française téléguidée par la Russie», relate Le Monde. Le quotidien dit avoir appris du ministère des Armées que la France avait gelé son aide budgétaire et sa coopération militaire avec la République centrafricaine. Le 5 juin, Sylvie Baïpo-Temon, ministre des Affaires étrangères de la République centrafricaine, évoquait dans un entretien à Sputnik la «suspension» par la France «d’appuis financiers», apparemment sans en connaître alors le motif.

Des accords militaires avec la France «insuffisants»

Chef de la diplomatie centrafricaine: «La France a suspendu certains de ses appuis» financiers - exclusif
Un «coup de semonce», ou plutôt un «réflexe tutélaire» de Paris dans sa relation avec les capitales africaines qui passe mal aux yeux de Jean-Claude Félix Tchicaya.

«Que l’on n’oublie pas le peuple centrafricain! je ne suis ni candide ni naïf quant à la puissance du jeu géopolitique» dans le pays et dans la région, s’emporte le géopoliticien de l’Institut de Prospective et Sécurité en Europe (IPSE). Pour lui, cette rhétorique de l’Élysée à l’égard de l’exécutif centrafricain constitue une accusation «trop hâtive».

Réduire la grogne qui s’exprime sur les réseaux sociaux à de simples fake news pilotées par de supposés trolls russes ne serait qu’une excuse facile pour la classe dirigeante française, celle-ci refusant de faire son «introspection» à propos de ses rapports avec l’Afrique.

«C’est une mauvaise appréhension des relations géopolitiques auxquelles les sociétés africaines aspirent. Ce n’est pas anti-français, ce n’est pas anti-européen, ce n’est pas anti-blanc… personne ne saute sur les blancs ! […] C’est vraiment une revendication profonde, qui a son histoire, sauf qu’on l’entend plus fortement, parce qu’il y a les réseaux sociaux.
Il y a certes des fake news, mais il y a une grande partie de vrai: des revendications, sortir d’une vision où l’Africain serait un éternel enfant. Il y a des réflexes infantilisants à l’égard des Africains et de leurs Présidents. Ils demandent plus de respect», développe-t-il.

La réalité du terrain est beaucoup plus complexe qu’on ne la perçoit depuis Paris, insiste Jean-Claude Félix Tchicaya. Face à la «balkanisation» de la société centrafricaine, déchirée depuis près d’une décennie par des conflits ethnico-religieux entre groupes armés, la tâche du Président Faustin-Archange Touadéra est délicate.

«La plus grande partie de la Centrafrique lui échappe. S’il écoute certaines sirènes géopolitiques, il risque de perdre Bangui et ses alentours, donc il est obligé de parer au plus pressé, en tant que Président de la République», déplore le géopolitologue. «Il est temps que la France ne voie pas les Présidents africains comme des sous-préfets.»

Le Premier ministre centrafricain aborde la question du nombre à venir d’instructeurs russes dans le pays - exclusif
Pour le spécialiste de l’Afrique à l’IPSE, le Président Touadéra recourt donc à toutes les «alternatives» afin de «sécuriser ce qu’il peut». Un avis que ne partage clairement pas Emmanuel Macron. Fin mai, dans une interview au JDD, le locataire de l’Élysée fustigeait un «système de désinformation» en Afrique piloté par Moscou à l’encontre des intérêts français.

«Sentiment anti-français» piloté par Moscou?

Il accusait alors la Centrafrique d’être le «meilleur exemple» de pays où le «sentiment anti-français» était «instrumentalisé» afin de «légitimer une présence de mercenaires prédateurs russes au sommet de l’État, avec un Président Touadéra qui est aujourd’hui l’otage du groupe Wagner.»

«Monsieur Touadéra n’est pas l’otage du groupe Wagner», s’indigne Jean-Claude Félix Tchicaya. «Il y a des accords militaires avec la France qui sont insuffisants au regard de la situation en Centrafrique», ajoute-t-il. «Si monsieur Macron veut faire la leçon à son homologue africain, qu’il s’invite à Bangui ou qu’il l’invite à Paris, où monsieur Touadéra saura lui réexpliquer dans quel étau il est enserré!»

Depuis des années, la France voit d’un très mauvais œil la montée en puissance de la Russie en Afrique centrale. En 2018, la Russie signait un accord intergouvernemental avec le Burkina Faso et la Centrafrique, visant à «renforcer les liens dans le domaine de la Défense» pour reprendre les mots de Sergueï Choïgou, ministre russe de la Défense. Depuis, le nombre d’instructeurs russes déployés sur le territoire centre-africain n’a cessé d’augmenter.

Relations franco-africaines: «on est à un moment charnière»

Dernière illustration en date du malaise grandissant de Paris face à cette implantation russe, l’agitation de la France autour de l’arrestation le 10 mai de l’un de ses ressortissants en possession d’armes de guerre. Le quai d’Orsay avait alors immédiatement fustigé une «instrumentalisation manifeste» de l’affaire suite à la diffusion d’information sur ce Français «par le biais de réseaux de désinformation liés à la promotion d’intérêts bien identifiés.»

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Une accusation ciblant de manière à peine voilée Moscou. Cette «instrumentalisation» serait «une interprétation des médias français», avait alors rétorqué le porte-parole du gouvernement centrafricain, interpellant des journalistes du service public tricolore. Ce 9 juin, le procureur général près la Cour d’appel de Bangui a expliqué à la presse française que cet ex-militaire était notamment accusé d’«espionnage», de «complot» et d’«atteinte à la sécurité de l’État».

«On est bien à un moment charnière sur le plan politique, tout se rejoue», estime Jean-Claude Félix Tchicaya. Pour lui, la France ferait mieux de revoir son approche de l’Afrique, faire son examen de conscience vis-à-vis de cette détérioration de ses relations avec les capitales et les peuples africains. «La géopolitique passe par l’intérêt de chacun. Celui des peuples centrafricains n’est pas inférieur à celui du peuple français.»

«Dans toutes les capitales africaines, les Français vivent dans les meilleurs coins, non dans les cités dites sensibles en Afrique. Ils sont nantis, personne ne leur saute dessus. Donc, il ne faut pas raconter d’histoires aux Français, qu’ils soient en Afrique ou ailleurs! Les plus grandes entreprises françaises ont pignon sur rue en Afrique et elles se gavent, c’est la grande bouffe, donc qu’on ne vienne pas raconter n’importe quoi! Mais il est vrai que si cette dynamique continue, elle peut causer un recul de l’influence française en Afrique.»

Les accusations portées par Paris à l’encontre de Bangui et les mesures «punitives» –que Jean-Claude Félix Tchicaya juge «infantilisantes»– qui en découlent, feraient-elles donc plus le jeu de Moscou dans la région que la supposée complicité des autorités centrafricaines avec la Russie ou les fameux trolls informatiques?

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