Face aux incertitudes de l’indépendance, la Nouvelle-Calédonie angoissée redécouvre son lien avec la France

Alors que le troisième référendum sur l’autodétermination du Caillou se profile, un échantillon de plus de 1.000 Calédoniens a été interrogé sur l’avenir de l’île, consultation citoyenne organisée par le ministre des Outre-Mer. Les résultats, publiés ce 10 mai, sont éloquents: face à une éventuelle indépendance, l’inquiétude gagne la population.
Sputnik
«Forcément, les gens sont inquiets. Ils sont face à un gouffre. On leur demande de sauter. Mais ils ne savent pas vraiment où ils vont parce que les projets ne sont pas toujours bien définis. Et le projet indépendantiste encore moins!» observe Bastien Vandendyck, spécialiste de la géopolitique du Pacifique au sein du cabinet de conseil Vae Solis.

Plus que la santé, la situation économique ou l'éducation, c’est bien la question de l'indépendance de l'archipel qui reste le sujet de préoccupation principal des Calédoniens. Voilà ce qui ressort d’une consultation citoyenne dont les résultats ont été communiqués ce 10 mai à Nouméa. Ainsi, 52% d’entre eux se disent inquiets quant au développement et à l'avenir politique de la collectivité.

Face aux «frictions et aux déchirements» en Nouvelle-Calédonie, l’État doit-il intervenir?
2.207 entretiens ont été menés en trois mois auprès d’un échantillon représentatif de plus de 1.000 personnes. Sébastien Lecornu, ministre des Outre-Mer, participait en visio-conférence à la communication du verdict de l’enquête. Il a invité les responsables politiques calédoniens, dont plusieurs ont émis des critiques sur la démarche, «à ne pas mépriser cette parole».

L’appréhension face aux incertitudes politiques

Ils «commencent de plus en plus à toucher du doigt ce que signifie l’indépendance», explique Bastien Vandendyck. Car l’hypothèse de la séparation d’avec la France est tout à fait concrète. Le vote indépendantiste lors des deux premiers référendums a progressé de 43,3 % en 2018 à 46,74% en 2020. La majorité au sein du gouvernement collégial est détenue depuis février par le FLNKS (Front de libération national kanak socialiste), une première depuis l’accord de Nouméa en 1998. L’issue du troisième et dernier référendum est donc incertaine. La date retenue pour le scrutin, censé se tenir avant octobre 2022, constitue l’enjeu «le plus stratégique» d’après le spécialiste.

​On avance à grands pas vers un saut dans l’inconnu. Le 8 avril, les deux groupes indépendantistes au Congrès ont officiellement demandé à Paris d'organiser le référendum inscrit dans le processus de décolonisation, accordant au Caillou un transfert progressif de compétences de l'État aux pouvoirs locaux. Un panel de dirigeants loyalistes et indépendantistes est ainsi convié par Jean Castex du 25 mai au 3 juin pour clarifier les conséquences du oui et du non à l'indépendance ainsi que la date du scrutin.

«Est-ce normal de demander aux gens de se positionner sur une question lorsqu’on ne leur a pas expliqué les conséquences de leur réponse? […] On avait trente ans pour parler de ça!» s’exclame Vandendyck.

Alors que l'État dispose d'un délai de dix-huit mois pour organiser le référendum, le choix de la date est devenu politique, avec le télescopage des élections présidentielle et législatives en 2022. C’est notamment l’Union nationale pour l’indépendance (UNI), qui préconisait initialement l’organisation du scrutin dès 2021, redoutant la victoire de Marine Le Pen en 2022. La Présidente du Rassemblement National avait en effet appelé à voter en faveur du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans le giron de la France. Les deux groupes indépendantistes sont finalement parvenus à un consensus pour que la consultation ait lieu en septembre 2022.

«Les indépendantistes veulent faire ça en septembre 2022 parce que ça leur profite. Les loyalistes souhaitent l’organiser en 2021. Je pense qu’il serait plus pertinent de le faire en 2021. Si le référendum se déroule en 2022, il va y avoir une collusion entre la campagne référendaire en Nouvelle-Calédonie et la campagne présidentielle en France. C’est obligatoire et ça sera terrible. Il y a des risques d’instrumentalisation et personne n’a envie de ça», prévient le spécialiste du Pacifique.

Autre inconnue liée au futur scrutin, le retour probable des tensions communautaires, après plusieurs mois de violences autour du rachat de l’usine de nickel du Sud. Le 10 décembre, des partisans de l’indépendance envahissaient le site industriel appartenant au géant brésilien Vale. Une atmosphère de violence qui ne laissait pas de rappeler les événements des années 1980. Le bilan des heurts dans l’île s’était alors élevé à 90 morts. La sanglante prise d’otages d’Ouvéa avait ponctué cette quasi-guerre civile en 1988.

«On vit avec la peur au ventre»: la Nouvelle-Calédonie entre divisions politiques, tensions et insécurité
En 2020, le nombre de victimes de coups et blessures volontaires sur tout le territoire a augmenté en flèche. Les chiffres ont bondi de 23,8% par rapport à 2019. «On vit avec la peur au ventre», témoignait au micro de Sputnik un habitant du Mont-Dore, troisième ville du Caillou, en proie à l’insécurité et à de violentes manifestations. Bastien Vandendyck évoque un camp indépendantiste qui a pris l’habitude «de montrer son mécontentement par la violence» ou du moins «qui a du mal à retenir sa base».

La France, une bouée de sauvetage bien utile?

À la lecture du sondage du 10 mai, il est donc clair que les Calédoniens, confrontés à ces inquiétudes et troubles politiques, font le choix de la prudence et du conservatisme. 58% des Calédoniens se sentent citoyens français, 73% des sondés y ont même exprimé leur attachement à la nationalité française. Mais la Nouvelle-Calédonie reste «coupée en deux mondes», entre un premier «très attaché à la France» et un second qui souhaite prendre ses distances tout en ayant conscience du lien nécessaire avec Paris.

En effet, le lien avec la métropole reste majeur pour 94% des personnes interrogées, «indispensable» pour 53% et «important» pour 41%. Ainsi les Calédoniens, tous bords confondus, sont-ils unanimes sur le constat que le Caillou indépendant n’aurait pas les moyens de conserver les mêmes prérogatives régaliennes. D’où une prise de conscience au sujet de l’identité nationale. D’après les réponses citées par le média La Première, être Français en Nouvelle-Calédonie, c’est «avant tout bénéficier d’un ensemble d’avantages».

«Être français, c’est bénéficier d’un certain nombre d’acquis. Des acquis sociaux, comme les aides, des acquis sécuritaires, le fait de pouvoir vivre dans un espace où l’État de droit est respecté. Ce qui n’est pas toujours le cas ailleurs dans le Pacifique», relève notre interlocuteur.

Une conception assez utilitariste de l’attachement à la France sur laquelle ironise le spécialiste:

«Quand on vous dit: “Finalement, vous n’allez plus avoir ces acquis”, vous vous souvenez que vous êtes français.»

Ce qui va de pair avec une demande majoritaire (58%) de la population en faveur d’un «geste de pardon de la part de l'État» qui s’adresserait au peuple autochtone, les Kanak, mais aussi aux «victimes de l'histoire»: bagnards, travailleurs engagés asiatiques, petits colons…

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