Confinements localisés, départements surveillés: si ce n’est pas la dictature, est-ce encore la démocratie?

Jean Castex a annoncé le placement «sous surveillance renforcée» de 20 départements. Les préfets concernés devront plancher sur l’application de mesures semblables à celles arrêtées pour Dunkerque et Nice. Autant de décisions qui échappent à la délibération collective. La démocratie est-elle en danger? Analyse avec Natacha Polony.
Sputnik

«À aucun moment il n’y a eu de reprise en main véritablement démocratique», déplore Natacha Polony devant les caméras de Sputnik. À bientôt un an de l’entrée en vigueur de l’état d’urgence sanitaire, les décisions au plus haut niveau de l’État s’enchaînent. De fait, sans véritable concertation citoyenne. Ce jeudi 25 février, le Premier ministre n’a pas annoncé de nouvelles mesures restrictives mais le placement de 20 départements sous surveillance renforcée. Jean Castex a également exigé des «préfets des départements concernés d’engager des concertations avec les élus» en vue de mesures plus fermes.

L’essayiste Natacha Polony se refuse toutefois à voir dans ces privations de libertés publiques et individuelles «une dictature sanitaire en marche». Néanmoins, la directrice de la rédaction de Marianne, qui dit exécrer «la simplicité», regrette que le citoyen n’ait pas été plus sollicité. Il en va, selon elle, «de la démocratie».

Le chantage au nom du Bien

Les concertations annoncées par Jean Castex ont pour objectif d’envisager, pour les territoires sous surveillance, des mesures proches de celles appliquées à Nice et Dunkerque. Les deux villes et leurs agglomérations sont passées en confinement partiel le week-end.

Dans ces 20 départements, les préfets engageront des concertations avec les élus pour inviter sans attendre les habitants à la plus grande vigilance et envisager, dans tout ou partie de ces territoires, des mesures de freinage proches de celles mises en place à Nice et Dunkerque.

​Dans la foulée des annonces du Premier ministre, la mairie de Paris proposait de son côté un confinement de trois semaines pour la capitale.

«Au moment de l’été où l’épidémie marquait le pas, c’était le moment, justement, de mettre à plat et de décider devant la représentation nationale, en associant le plus de citoyens possible, comment nous voulions arbitrer entre l’élément sanitaire qui est important, mais aussi tout le reste!», insiste Natacha Polony.

Le politique est supposé, selon l’essayiste, auteur de Sommes-nous encore en démocratie? (Éd. de l’Observatoire), «arbitrer entre des intérêts contradictoires». En lieu et place de cet échange pleinement démocratique, les autorités se seraient livrées, «sous couvert de recommandations sanitaires», à une «pression perverse» sur les populations. «Il a fallu du temps» pour que l’exécutif renonce enfin, selon elle, à son chantage moralisateur.

«Au nom du Bien, on vous dit "si vous n’acceptez pas ces mesures, c’est que vous voulez que les gens meurent", analyse Natacha Polony. Et cela tue absolument toute possibilité de débattre.»

On se souvient qu’au mois d’octobre 2020, Emmanuel Macron, pour justifier un nouveau confinement, lançait qu’avec une circulation du virus, «400.000 morts supplémentaires» seraient «à déplorer». Les modélisations projetées par les experts de l’Institut Pasteur avaient scellé la décision du Président.

Règne de la pulsion, raison démissionnaire

Un débat démocratique confisqué, selon notre invitée Natacha Polony, par le gouvernement des sachants, «l’épistocratie». Or, en démocratie, «ce sont les citoyens qui décident, éclairés par les experts», souligne notre interlocutrice. Pour celle-ci, l’argument de la compétence de «ceux qui savent» ne peut justifier leur légitimité supposée à assurer le bon gouvernement des hommes.

«Les experts […] ont aussi leurs propres déterminations, leurs propres intérêts, parfois leurs intérêts de classe, ajoute Natacha Polony. Donc s’ils se mettent à décider à la place des citoyens, ils décident en fonction de leur point de vue et pas en fonction de l’ensemble des points de vue de la communauté politique.»

Un gouvernement des experts qui termine, selon toute logique, en «mépris de classe» à l’égard, le plus souvent, «des plus pauvres», dénonce Natacha Polony dans son ouvrage.

85% des Français craignent «une explosion sociale»: «On n’est pas à l’abri d’une guerre civile»
«Le principe démocratique», rétorque-t-elle, consiste justement à parvenir au bien commun au bout d’une confrontation vertueuse des points de vue. Une telle conception impliquerait toutefois la formation, «par une instruction suffisante», d’un citoyen «doué de raison». C’est elle qui permettrait à l’individu «de comprendre le discours des experts et d’arbitrer». Or, le capitalisme consumériste, l’économie de l’attention, à travers la publicité et le neuromarketing, parasiteraient selon notre invitée «cette émancipation par les savoirs». Sous le règne de la pulsion et de la raison démissionnaire, la violence ressurgirait en politique. À l’automne dernier, 85% des Français craignaient «une explosion sociale», à en croire l’institut IFOP.

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