Libye, Méditerranée orientale, l’UE marginalisée. Trop tard pour changer la donne?

Alors que des incidents se multiplient en Méditerranée, les menaces de sanctions contre «les puissances étrangères qui violent l’embargo sur les armes en Libye» résonnent avec encore plus d’acuité. Le réveil tardif des Européens pour le faire appliquer peut-il changer la donne? Réponses avec Emmanuel Dupuy (IPSE) et Arturo Varvelli (ECFR).
Sputnik
«Le récent incident à 200 km des eaux territoriales de la Libye ayant opposé la frégate française Courbet à la frégate turque Oruçreis accompagnant un navire battant pavillon tanzanien, –fortement soupçonnée de transporter des armes au profit du Gouvernement d’Union nationale–, a confirmé que le mandat d’Irini aura bien du mal à être strictement respecté», a déploré au micro de Sputnik France Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité de l’Europe (IPSE).

Initialement lancée en 2015 sous l’appellation «Sophia», Irini est depuis avril dernier le nouveau nom de la mission navale «EUNAVFOR Med», déployée par l’Union européenne au large des eaux territoriales libyennes. À la demande de l’Italie, son mandat a été révisé en début d’année pour se concentrer sur l’interception de navires livrant des armes en contrebande à la Libye, au lieu de s’occuper en priorité des migrants clandestins.

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Selon le chercheur, si Emmanuel Macron est aussi «remonté contre Ankara», c’est en raison d’incidents répétés entre la marine turque d’une part, française, italienne, grecque et maltaise de l’autre, «toutes les cinq membres de l’Otan». Or, à chaque fois, «la violation de l’embargo sur les armes à destination de la Libye est en cause», précise-t-il.

Imposée par les Nations unies en février 2011, au moment où la guerre civile a éclaté en Libye, l’embargo sur les armes –reconduit depuis d’année en année– n’est pas respecté à cause d’une internationalisation grandissante du conflit. Résultat: de plus en plus d’armes circulent dans ce pays, aboutissant à «un conflit armé en sous-main par les puissances régionales», comme le dénoncent régulièrement des responsables africains.

Une double pierre d’achoppement pour les Européens

En donnant de la voix, samedi 18 juillet, Angela Merkel, Emmanuel Macron et Giuseppe Conte ont-ils voulu faire mentir leurs détracteurs? On se souvient que deux jours auparavant, les États-Unis avaient critiqué la mission navale de l’Union européenne chargée de faire respecter l’embargo sur les armes en Libye, la jugeant –à l’instar de la Turquie– «biaisée.»

Pour Emmanuel Dupuy, la «faiblesse intrinsèque d’Irini» dans ses nouvelles attributions est à chercher dans le fait qu’une bonne partie des armes transitant à travers les frontières libyennes «viennent par les airs et via la frontière commune avec l’Égypte plutôt que par voie maritime», argue-t-il.

«C’est là, une réalité opérationnelle qui rend presque caduques les résolutions onusiennes mises en place depuis février 2011 pour faire respecter l’embargo sur les armes en Libye. Les bâtiments de notre Marine nationale, pourtant garants de cet embargo, au même titre que ceux engagés dans “Sea Guardian” de l’Otan ou EUNAVFOR Med “Irini” de l’UE, en ont encore fait, il y a quelques jours, l’amère expérience!», précise le président de l’IPSE.

Il en veut pour preuve les sérieux accrochages entre les frégates françaises et turques, dénoncées par l’Élysée comme étant un «acte grave extrêmement agressif, tout sauf amical» de la part de la Turquie à l’égard de la France. En outre, Emmanuel Dupuy rappelle qu’«une frégate grecque avait été forcée de laisser passer une autre livraison vraisemblablement illicite, eu égard aux menaces à peine voilées de la marine turque.»

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Une opération navale d’autant plus difficile à assumer que les Européens ne sont même pas tous au diapason sur les missions d’Irini. Le Chancelier autrichien, Sebastian Kurtz, «a brandi la menace d’un veto si l’opération de l’UE venait à croiser à l’Est de la Libye», révèle le chercheur. C’est-à-dire si les Européens intervenaient au large des eaux territoriales contrôlées par les forces de l’Armée nationale libyenne (LNA) du maréchal Haftar.

«La raison de ce veto tient plus à la peur d’avoir à secourir des migrants plutôt qu’un quelconque soutien à Haftar. Car, depuis le début de l’année, on assiste à une recrudescence constatée des filières de migrations clandestines en Libye.»

Les dissensions européennes ne s’arrêtent pas là. Avec l’opposition de Malte et de la Grèce à la volonté italienne d’assumer le commandement d’Irini, «il devient difficile pour l’UE d’exercer un quelconque mandat de facilitation ou de médiation», déplore le président de l’IPSE. Avec le risque, de surcroît, d’assister à «une marginalisation de facto comme de jure de l’UE» pour faire appliquer l’embargo sur les armes en Libye, prévient-il.

Impliquer la Russie et les Émirats arabes unis

Un avis partagé par Arturo Varvelli qui dirige, à Rome, le bureau du Conseil Européen des Relations internationales (ECFR), un think tank paneuropéen. Pour que l’UE parvienne à reprendre la main en Libye, il faudrait que ses États membres se montrent plus déterminés dans leur volonté de garantir l’inviolabilité de l’embargo, selon lui.

«Si les puissances européennes ne se montrent pas plus fermes vis-à-vis des violations constantes de l’embargo sur les armes, Irini finira par être une simple opération de prestige, affaiblissant du coup le rôle global de l’UE et de ses États membres en Libye», a déploré Arturo Varvelli au micro de Sputnik France.

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Du coup, il préconise une plus grande implication de la Russie et des Émirats arabes unis (EAU) dans la résolution du conflit en Libye. Car, jusqu’à présent, rappelle-t-il, «ces deux acteurs ont conservé l’impunité pour leur soutien militaire continu à Haftar».

L’autre condition pour que les intérêts italiens et européens soient préservés en Libye serait, selon lui, que la Tripolitaine (l’une des trois provinces de Libye) ne soit plus occupée par la Turquie.

«Les crises en Libye et en Méditerranée orientale ont été volontairement liées par la Turquie. C’est pourquoi l’Italie devrait lancer une mission diplomatique plus large qui englobe également la Méditerranée orientale», suggère le chercheur italien.

C’est selon lui une carte que Rome devrait jouer sans tarder en Libye, «avant que les positions des acteurs internationaux ne se polarisent et ne se fragmentent davantage», insiste-t-il. Même s’il lui faut, pour cela, «s’appuyer davantage sur l’UE ou bien solliciter d’autres États intéressés tels que la Grèce.»

L’importance stratégique de la Méditerranée orientale

Pour l’Italie comme pour la France et leurs partenaires européens, repenser une sécurité collective sur le pourtour méditerranéen exige une plus grande cohérence. Emmanuela Claudia Del Re, vice-ministre italienne des Affaires étrangères, a insisté lors d’un récent webinaire sur l’élaboration d’une «vision stratégique commune» afin de contribuer à la stabilisation des crises «dans l’ensemble de la bande maghrébine-sahélienne, dont la Libye constitue l’épicentre nord et dont le croisement des trois frontières entre Mali, Burkina Faso et Niger, l’épicentre sud», a-t-elle déclaré.

«L’instabilité en Libye a des effets considérables sur la sécurité européenne en termes de bouleversements géopolitiques, de maintien des routes énergétiques et commerciales. Elle a un impact dans la lutte contre la menace terroriste, sur le contrôle des flux illégaux des migrants vers l’Europe et –last but not least– en termes de crise humanitaire de plus en plus aigüe», avait-elle expliqué dans son propos liminaire.

En plus d’un échange «plus fréquent» de renseignements concernant la situation sur le terrain, une solution pour renforcer la coopération franco-italienne viserait, selon elle, à «garantir une participation active de la France et de l’Italie dans l’opération Irini.»

«L’Italie est déterminée à ce que l’opération Irini soit équilibrée du point de vue géographique et impartiale par rapport aux parties engagées dans le conflit, en poursuivant un mandat finalisé à contrer toute forme de violation de l’embargo, y compris les exportations illégales de pétrole», a martelé la vice-ministre italienne.

Elle a ainsi préconisé un déploiement effectif «dès que possible» de tous les dispositifs (navals, aériens, satellitaires) dont Irini a été dotée. Quant à la contribution italienne, «elle comprendra aussi un avion pour la surveillance aérienne», a-t-elle révélé.

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