Crise économique post-Covid-19: quand les mesures sanitaires achèvent les rescapés

Révision à la baisse des perspectives de croissance et nouveau correctif du budget. Alors que l’économie française est appelée à «redémarrer» au plus vite, un confinement trop tardif couplé à des mesures sanitaires particulièrement lourdes ne formeraient-ils pas un cocktail délétère pour l’économie française? Analyse.
Sputnik

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La contraction du PIB français en 2020 sera bien plus prononcée qu’initialement annoncé. Peut-on vraiment parler de surprise? Déjà début avril, dans une interview accordée aux Échos, Bruno Le Maire revenait sur les premières prévisions de l’impact de la crise du Covid-19 sur la croissance de l’économie tricolore, les faisant passer de -1% du PIB sur l’année à -6%. Le ministre de l’Économie et des Finances, qui présentait alors ce chiffre comme «la plus grande récession en France depuis 1945», mettait en garde sur une prévision pouvant «encore évoluer».

Fin avril, les prévisions du ministère de l’Économie et des Finances portaient effectivement la baisse du PIB à 8% et deux mois après le premier avertissement du patron de Bercy, elle atteint les 11%. Le tout à la veille de la présentation d’un troisième projet de loi de finances rectificative (PLFR) en Conseil des ministres, mercredi 10 juin. Une troisième mise à jour budgétaire, annoncée sur France 2 le 28 mai dernier par Bruno Le Maire, qui vient s’ajouter à celles votées les 23 mars et 25 avril, et qui a porté à 110 milliards le montant des mesures de soutien du gouvernement à l’économie. Une contre-performance, pour l’heure toujours prévisionnelle, clairement peu encourageante pour l’économie française, d’autant plus qu’en matière de croissance, celle-ci figure bel et bien en queue de peloton dans la dernière étude trimestrielle de l’OCDE.

Il est «trop tôt pour établir des comparaisons sérieuses entre les pays», déclarait début mai au Figaro Jean-Luc Tavernier, directeur général de l’INSEE. Ce dernier tenait à relativiser des chiffres laissant présager une plongée dramatique de l’économie française. En somme, prudence face à l’écart de méthodologie des instituts statistiques nationaux et au potentiel excès de zèle de leurs analystes. «Les révisions s’annoncent très fortes», mettait ainsi en garde le haut fonctionnaire, les chiffres pouvant s’avérer à terme comparativement plus cléments pour une France se situant dans une «position médiane parmi les grands pays de la zone euro». Si à l’époque, la France était alors encore devant l’Italie et l’Espagne, d’après les chiffres de la Commission européenne compilés par Le Figaro le 12 mai, à en croire ceux de l’OCDE parus le 26, la France a fini par faire pire que l’Espagne et rattraper l’Italie, pays le plus touché en Europe par les conséquences économiques de la pandémie.

En élargissant le référentiel au-delà des pays de la zone euro, relevons que le Japon revoit finalement ses chiffres de croissance… à la hausse. D’abord estimée à -3,4%, l’évolution du PIB nippon n’a finalement été que de -2,2% au premier trimestre. Peut-être s’agit-il là du fameux excès de zèle. De plus, le gouvernement japonais vient de présenter, ce lundi 8 juin, un second budget additionnel, pour atteindre une enveloppe globale de 1.100 milliards de dollars destinée à faire face à la crise, soit plus de sept fois plus qu’en France (si on exclut les 100 milliards de prêts garantis par l’État français). Deux fois plus peuplé que la France, l’archipel a enregistré près de 32 fois moins de morts.

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Il n’est pourtant pas nécessaire d’aller aussi loin pour trouver des comparaisons défavorables à Paris: par rapport à nombre de ses voisins immédiats, la France a bien moins mis la main à la poche pour soutenir son économie. Comme le soulignait un rapport sénatorial déposé le 21 avril, rédigé par Albéric de Montgolfier, sénateur Les Républicains (LR) et rapporteur général de la commission des Finances, le très libéral Royaume-Uni a fait preuve d’une plus grande générosité en matière de mesure de soutien à son économie, notamment aux salariés en chômage partiel, que la France. On ne parlera pas de l’Allemagne, qui a profité de l’assouplissement des sacro-saintes règles des traités européens pour venir massivement en aide à son secteur industriel, déjà considéré comme hypertrophié en comparaison de celui des autres États membres.

Pourtant, la France fait partie des pays les plus touchés par la pandémie de Covid-19, avec 43,51 décès pour 100.000 habitants, derrière la Suède (45,72), l’Italie (56,01) et le Royaume-Uni (60,98). Un bilan qui s’explique en bonne partie par le délai de réaction des autorités françaises. Au-delà d’une question d’image et de crédibilité, les couacs en série du gouvernement (le discours changeant sur les masques en étant l’exemple le plus saillant) n’ont clairement pas contribué à rassurer la population sur la capacité des pouvoirs publics à endiguer gérer la crise sanitaire.

À l’appui de ces doutes, relevons que le confinement en France est arrivé très tardivement par rapport à d’autres pays européens, laissant le temps à l’épidémie de largement se propager. Il a en effet été déclaré 32 jours après le premier mort du Covid-19, contre 19 en Grande-Bretagne, 18 en Italie, 13 en Allemagne ou en Pologne, 12 en Espagne, six en Belgique, quatre en Autriche ou… zéro en République tchèque et au Portugal. Alors que les pays ont décidé de fermer leurs frontières entre zéro (République tchèque, Portugal) et 18 (Italie) jours après le premier mort du Covid-19, la France ne s’est jamais vraiment résolue à cette mesure. Des délais qui rendent peu crédible la comparaison entre le bilan de l’épidémie dans une France confinée avec des pays n’ayant pas pris cette décision.

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Tout aussi tardivement sont arrivées les mesures concrètes de protection sanitaire, déployées peu à peu dans le cadre du déconfinement. Alors qu’aujourd’hui, on insiste sur la nécessité de «redémarrer l’économie», ces mesures s’avèrent très contraignantes pour un secteur privé atrophié (58% du PIB français étant généré par l’État lui-même, un record au sein de l’OCDE). Depuis plusieurs jours, des voix s’élèvent contre ces mesures parfois considérées «ubuesques» par la population.

C’est le cas –très médiatique– des restaurants, contraints en région parisienne de maintenir fermées leurs salles, alors même que l’État a cessé de prendre en charge le chômage partiel au nom du déconfinement. Relevons aussi celui des magasins, des écoles ou encore des lieux de culte –comme les églises, où un siège sur deux est toujours condamné–, soumis à des règles très contraignantes. La situation des camps de vacances, annulés pour impossibilité de respecter les distanciations sociales –notamment lors du transport des enfants– interroge, alors qu’au même moment, les restrictions sont levées dans les trains, les avions et les transports en commun.

En somme, la dureté de ces règles entrées bien trop tard en vigueur pour contrer l’épidémie est en train de contribuer à achever ceux que le virus n’avait pas encore mis à terre.

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