«S’il faut reconstruire le monde et l’Europe, il faut le faire sur des principes proches de ceux du général de Gaulle»

Soixante-quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France est à nouveau en crise, sanitaire, mais aussi économique et stratégique. Comment reconstruire le monde d’après le coronavirus selon les préceptes du général de Gaulle? Entretien avec Roland Hureaux, homme politique et auteur d’un essai sur «L’actualité du gaullisme».
Sputnik

Le 8 et le 9 mai, sera célébré en ces temps de crise sanitaire, le soixante-quinzième anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quelles leçons doit-on en tirer pour le monde d’après? Sputnik s’est entretenu avec Roland Hureaux, essayiste et homme politique, président du think tank politique «Mouvance France» et auteur du livre L’actualité du gaullisme, cinq études sur les idées et l’action du général de Gaulle (Éd. François-Xavier de Guibert).

Sputnik France: 75 ans après la Seconde Guerre mondiale, sommes-nous en guerre, comme l’a affirmé le Président de la République?

Roland Hureaux: «Je crois que c’est une comparaison qui n’a pas beaucoup de sens. Entre ce qui s’est passé durant la Deuxième Guerre mondiale et l’épidémie que nous connaissons, il n’y a rien de commun. Nous ne sommes pas du tout dans le même registre. Je vous rappelle qu’à ce jour, il n’y a pas plus de morts que pour les grippes ordinaires qui se succèdent année après année. Il faudrait comparer la Deuxième Guerre mondiale à une nouvelle guerre, avec sans doute une dimension nucléaire. Nous n’en sommes pas là, heureusement. Donc jouer les chefs de guerre, surtout de manière aussi calamiteuse que le fait le Président actuel, je dirais que c’est plus ridicule qu’autre chose.

Il règne «à la tête de l’État un désordre invraisemblable»

Roland Hureaux: «Faut-il un Conseil national de la Résistance? Résister contre qui? Résister à la politique tout à fait désastreuse menée par l’État aujourd’hui. Ce n’est pas à ceux qui la mènent de lancer un appel à résister. Pour appeler à l’union nationale, il faut un minimum de crédibilité. Les évènements que nous venons et continuons de vivre ont montré qu’il régnait à la tête de l’État un désordre invraisemblable. Il n’est certes pas entièrement imputable à Emmanuel Macron et ses ministres, mais il résulte de l’application de principes qui sont les siens, largement inspirés par les instances de Bruxelles ou des instances internationales sur lesquels nos dirigeants actuels n’ont jamais jeté le moindre regard critique. Si l’État et le ministère de la Santé fonctionnaient bien, nous aurions limité les conséquences de cette crise.»

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Sputnik France: Cette crise a-t-elle révélé une forte dépendance économique et stratégique de la France?

Roland Hureaux: «Cette crise a révélé beaucoup de choses. D’abord, l’immense désordre dans l’Administration qui résulte d’une “modernisation” mal conçue au cours des trente dernières années. Elle a été fondée sur de mauvais principes, le principal étant de gérer le secteur public comme le secteur privé, en pratiquant une gestion prétendue rationnelle des stocks, qui nous a conduits à détruire des millions de masques, ou en externalisant, généralement à l’étranger, en tout cas là où c’est moins cher, la plupart des fonctions, y compris régaliennes.

Quant à la dépendance vis-à-vis de l’étranger, nous payons le prix d’une doctrine qui a prévalu depuis trente ou quarante ans: “Les Français sont assez intelligents pour se débrouiller dans la mondialisation sans se livrer à cette activité vulgaire qui est la production, donc il faut systématiquement déplacer à l’étranger les tâches industrielles, y compris les fournisseurs de l’Administration et des armées, pour aller au moins cher”. C’est ainsi qu’au fil des ans, nous nous sommes retrouvés complètement démunis.

La «modernisation» de l’État, «fondée sur de mauvais principes»

Roland Hureaux: «Que fait-on aujourd’hui? Va-t-on revenir sur ces principes? Au contraire, nous continuons. Au lieu de remettre tous ces principes en question pour démarrer sur de nouvelles bases, M. Macron est en train de signer un accord de libre-échange avec le Mexique. Qu’avait-on besoin de cela? Changer de politique voudrait dire que M. Macron remette en cause toute l’architecture intellectuelle sur laquelle il fonctionne, c’est-à-dire que Bruxelles a toujours raison, que l’ouverture des frontières est une bonne chose, que la mondialisation est inéluctable.

L’État n’a pas, que je sache, récemment donné l’ordre aux Administrations pour qu’elles achètent français ou pour qu’on reconstitue un tissu de productions stratégiques françaises. Il n’y avait plus qu’une seule usine qui fabriquait de la chloroquine en France, les autres ayant été délocalisées. Elle était en règlement judiciaire parce que le ministre de la Santé et l’État ne lui achetaient plus rien.»

Sputnik France: Jean-Pierre Chevènement demande dans Le Figaro «le retour du long terme, de la nation, de l’État républicain». Qu’en pensez-vous?

Roland Hureaux: «À l’échelle du monde, je constate une remontée des États-Nation. La Chine, la Russie, l’Inde ou d’autres pays, comme Israël ou les États-Unis, n’ont jamais renoncé à la primauté de l’État-nation. Et encore, “remontée”, c’est beaucoup dire, parce qu’ils ont toujours agi comme cela. On s’en aperçoit aujourd’hui, parce qu’au bout de vingt ou trente ans, ces pays sont plus forts et plus efficaces.

Quant à l’Europe occidentale, elle est sous le contrôle de l’Union européenne, qui n’est elle-même que la section continentale de l’Internationale mondialiste et n’a aucune personnalité ou vision propre sur aucun de ces sujets. Nous pâtissons en effet de l’abandon de l’État-nation. Mais je ne vois pas le moindre signe dans les politiques gouvernementales d’un retour sur ces principes fondamentaux.

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De facto, l’impuissance de ces structures transnationales a fait que, face à la crise sanitaire du Covid-19, les États comme l’Italie, l’Allemagne, ou la France ont été amenés à prendre en main eux-mêmes les politiques nécessaires afin de surmonter cette crise. Ce n’est pas un changement de cap délibéré, c’est un état de nécessité.»

Sputnik France: Donc il ne faut pas espérer, selon vous, une conception gaulliste du «monde d’après» au sein de l’État français?

Roland Hureaux: «Bien entendu, s’il faut reconstruire le monde et l’Europe, il faut le faire sur des principes proches de ceux du général de Gaulle, j’en suis le premier convaincu. Tout simplement parce que ces principes sont naturels et qu’il n’y en a pas d’autres: tout le reste est idéologie. Mais c’est une chose de dire cela et une autre de s’imaginer que M. Macron se serait tout à coup converti à cette doctrine: entre les deux, il y a un pas que je ne franchirai pas.

L’UE «n’a aucune personnalité ou vision propre»

Roland Hureaux: «Je ne crois pas d’ailleurs qu’une telle conversion soit possible. Nous sommes gouvernés par des bureaucraties idéologiques, totalement inaptes à adapter leur vision du monde, à intégrer une vision nouvelle des relations internationales et économiques et de prendre en compte la nécessité de donner la première place aux États. D’autres que ceux qui sont en place aujourd’hui le feront; ceux-là en sont totalement incapables. Je ne vois personne dans le cercle gouvernemental qui ait déclaré qu’il avait changé de vision sur ces sujets-là. Ceux qui gouvernent la France et l’Europe n’ont nullement l’intention, pour le moment et je crois, définitivement, de réhabiliter le rôle des États.»

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