«La Tunisie vivra la crise économique la plus importante depuis l’Indépendance» - ex-ministre des Finances

La Tunisie s’apprête à lever le confinement progressivement à partir du 4 mai. Elle va devoir faire face aux conséquences économiques et sociales de la pandémie qui s’annoncent lourdes, avec moins de 4% de croissance et un chômage qui touchera 160.000 personnes. Hakim Ben Hammouda, l’ex-ministre des Finances, revient pour Sputnik sur la situation.
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Bien que le pays semble s’en sortir sur le plan sanitaire avec 909 personnes contaminées et 38 décès, sa situation sur le plan économique s’annonce plus délicate. Le gouvernement a beau prendre des mesures d’urgence pour aider les entreprises, cela s’avère insuffisant face aux risques de faillite et aux difficultés de reprise, sans oublier la facture sociale. La crise est profonde et pourrait se prolonger jusqu’à la fin de l’année 2020. Hakim Ben Hammouda fait, dans cet entretien avec Sputnik, l’état des lieux de la situation économique dans le pays et suggère des mesures urgentes pour le sauver. 

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Hakim Ben Hammouda est titulaire d'un doctorat en économie internationale de l'université de Grenoble. Il a été directeur de l'Institut de formation et de la division de la coopération technique à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) de 2008 à 2011, puis conseiller spécial du président de la Banque africaine de développement (BAD). Il a occupé le poste de ministre des Finances du gouvernement tunisien de janvier 2014 à février 2015.

Sputnik: Que pensez-vous des mesures prises par le chef du gouvernement au profit des entreprises tunisiennes pour les aider à faire face à la crise économique –le report du paiement des impôts, des cotisations sociales et des crédits bancaires, le fonds doté de 700 millions de dinars (222 millions d’euros) afin de financer la reprise de l’activité et une ligne de crédit de 500 millions de dinars (159 millions d’euros) pour de nouveaux crédits destinés à la restructuration?

Hakim Ben Hammouda: «Après avoir maîtrisé les effets sanitaires de la pandémie de coronavirus, je pense que la Tunisie va devoir faire face à ses conséquences économiques et sociales. Le pays vivra probablement la crise économique la plus importante de son histoire depuis l’Indépendance. Il est vrai que la Tunisie a connu une grande dépression en 2011, à la suite de la révolution. Mais aujourd’hui, la situation est beaucoup plus grave. D’après nos estimations, la croissance va être négative et se situer en dessous des 4%, avec une perte importante des emplois comprise entre 150.000 et 160.000 postes.

Cette crise d’une grande ampleur exige donc une réponse à la hauteur des défis économiques et sociaux qu’elle va engendrer. En ce qui concerne les mesures prises jusque-là par le gouvernement, j’ai trois commentaires à faire. Premièrement, ces dispositions ont été nécessaires et utiles à un double niveau: soutenir les entreprises et appuyer les couches sociales les plus défavorisées. Mais en deuxième lieu, je dirais qu’elles sont néanmoins insuffisantes dans la mesure où elles se limitent aux mois de mars et d’avril, alors que la crise est beaucoup plus profonde et qu’elle exige leur prolongement de plusieurs mois. En outre, j’ajouterais que ces mesures ont été très critiquées par les hommes d’affaires et les entreprises car elles sont très difficiles à mettre en œuvre et demandent des procédures et des délais relativement importants. Le risque est que la bureaucratie pourrait les vider de leur sens.»

Sputnik: Le déconfinement progressif programmé pour le 4 mai va-t-il permettre aux entreprises de récupérer les pertes enregistrées durant le confinement?

Hakim Ben Hammouda: «Non, nous en sommes très loin. D’abord, c’est un déconfinement progressif et pas total. Ensuite, il y a des secteurs qui sont profondément touchés par la crise comme le tourisme par exemple. La saison touristique est pratiquement ruinée. Même en arrière-saison, il sera difficile de récupérer les pertes au vu des mesures de fermeture des frontières mises en place par les pays européens. Donc, même si nos frontières vont être rouvertes, on ne sait pas quand celles de l’Union européenne vont l’être.

J’ai discuté avec des professionnels du secteur et ils ont déclaré qu’ils misaient sur le tourisme local. Mais j’ai des doutes là-dessus. Personnellement, je ne me vois pas aller cet été dans un hôtel tant que le risque de contamination par le virus existe. Résider dans un hôtel, devoir porter un masque en permanence, être obligé de respecter les mesures de distanciation sociale au restaurant ou à la piscine, tout cela me semble compliqué. Je ne crois pas que les gens vont partir massivement dans des hôtels cet été. 

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D’autres secteurs sont profondément touchés. Il y a par exemple le transport (aérien, maritime et ferroviaire). Je me demande comment le gouvernement va faire respecter les mesures de distanciation sociale dans les transports publics. Les secteurs liés à l’exportation, notamment vers les pays européens, vont également être très impactés par la crise. On estime à 7% la baisse de la croissance en Europe. Par conséquent, cela va toucher nos entreprises totalement exportatrices.

Certes, le déconfinement va aider à la reprise de l’activité, mais il ne faut pas s’attendre à récupérer les pertes enregistrées pendant les deux derniers mois. On s’attend à une crise profonde qui s’étendra sur toute l’année 2020.» 

Sputnik: Le 14 avril, il y a eu un accord tripartite entre la Centrale syndicale UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens), le patronat de l’Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat (UTICA) et l’État concernant le paiement des salaires du mois d’avril pour le secteur privé, avec une contribution étatique exceptionnelle de 200 dinars (environ 63 euros) par salarié. Pensez-vous que les entreprises seront en capacité de le respecter?

Hakim Ben Hammouda: «L’accord est très critiqué par les entreprises. Et beaucoup ne pourront payer les salaires du mois d’avril que sous forme d’avances sur congés payés ou sur des heures supplémentaires. Certaines rechignent à respecter cet arrangement et sont en désaccord avec l’UTICA. Même avec la contribution de l’État, plusieurs sociétés affirment ne pas pouvoir y arriver. Mais je pense que la crise arrivera à son pic au mois de mai car on aura passé deux mois sans travailler. Avec le déconfinement, les entreprises vont commencer progressivement à reprendre leurs activités et elles n’auront pas de liquidités pour payer les salaires. On devrait s’attendre à des licenciements massifs que j’estime jusqu’à 160.000 postes.»

Sputnik: Y a-t-il des solutions à cette situation?

Hakim Ben Hammouda: «Je pense que les solutions sont entre les mains du gouvernement. Il faut un plan ambitieux pour relancer la machine économique.»

Sputnik: Quelles sont, selon vous, les mesures les plus urgentes pour relancer l’économie tunisienne?

Hakim Ben Hammouda: «Il faut d’abord prolonger jusqu’au mois de septembre les dispositions prises jusque-là en faveur des entreprises, à savoir le report du paiement des impôts et des contributions sociales. Il est nécessaire aussi de faire la même chose concernant les mesures déjà prises en faveur des couches sociales les plus défavorisées, en prolongeant l’octroi des aides. Ensuite, il faudrait augmenter le fond de garantie qui a été mis en place par l’État afin de permettre aux sociétés de se faire financer auprès des banques et d’avoir de la liquidité. Il est actuellement de 500 millions de dinars (environ 159 millions d’euros), il faut qu’il arrive à 1 milliard de dinars (environ 318 millions d’euros).» 

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Sputnik: Le FMI a approuvé l’octroi d’un soutien financier à la Tunisie de 743 millions de dollars américains, soit l’équivalent de 2,1 milliards de dinars. Cette somme est-elle suffisante? Quel montant serait nécessaire? Comment trouver le financement?

Hakim Ben Hammouda: «La somme accordée par le FMI représente 2,1 milliards de dinars (environ 672 millions d’euros), alors que la Tunisie a besoin de 12 milliards de dinars (3,8 milliards d’euros) pour faire face à la crise. Cette aide représente seulement 10% de la somme dont nous avons besoin. Il nous manque 10 milliards de dinars (3,1 milliards d’euros) pour assurer les mesures d’urgence et un plan de relance. Il est donc nécessaire d’aller les chercher auprès des institutions monétaires internationales. Nous n’avons frappé qu’à la porte du FMI, mais il existe d’autres organisations qui ont prévu des fonds d’urgence pour aider les pays en difficulté durant la crise, comme la Banque mondiale, la BAD (Banque africaine de développement). Il faut les contacter rapidement, surtout qu’il y a une concurrence très importante puisque tous les pays sont dans la même situation.» 

Sputnik: Le prix du pétrole a subi une chute vertigineuse sur les marchés mondiaux, comment en profiter?

Hakim Ben Hammouda: «Cette plongée du cours du pétrole aidera le gouvernement tunisien à réduire le montant des subventions sur les carburants. Mais il faut s’approvisionner rapidement afin de bénéficier de cette baisse historique des prix. Je pense qu’il y a déjà des mesures prises dans ce sens par l’État. Sauf qu’on ne peut pas acheter beaucoup de pétrole car nous avons un problème de stockage, à l’instar de plusieurs pays dans le monde d’ailleurs ».

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