«Des patients vont mourir en souffrant»: alerte sur une possible pénurie d’anesthésiants

Parmi plusieurs syndicats et collectifs du milieu médical qui ont saisi le Conseil d’État, la Coordination nationale des infirmières tire le signal d’alarme. Pour Sputnik, Céline Laville, sa présidente, explique pourquoi une pénurie de médicaments toucherait, peut-être gravement, tous les patients, bien au-delà des cas de Covid-19.
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«Ne me dites pas que nos dirigeants n’avaient pas vu cette maladie arriver. Tout est fait trop tard. Le médicament le plus précaire, c’est le curare. Jusqu’à mardi, le gouvernement n’a pas évoqué la carence en médicaments, alors que les médecins l’évoquent déjà depuis plus d’une semaine.»

Infirmière et présidente de la Coordination nationale des infirmières, Céline Laville s’exprime avec une colère froide. Son syndicat s’est joint à un collectif qui a saisi le Conseil d’État d’une requête en «référé pour mesures utiles» pour alerter sur une possible pénurie de médicaments vitaux en milieu hospitalier.

Dans un communiqué de presse, les collectifs inter-Hôpitaux et inter-Urgences, entre autres, ont ainsi appelé à des décisions fortes de la part de l’État, comme des réquisitions. «À côté de mesures exceptionnelles de privations de certaines libertés, publiques ou individuelles, il est indispensable de mettre en place des mesures pour que la production industrielle s’adapte à la "guerre sanitaire" déclarée», était-il avancé, en référence aux termes guerriers d’Emmanuel Macron. Les auteurs du texte ont également réclamé que l’on donne aux hôpitaux les «moyens d’effectuer leurs missions».

​Sollicitée par Sputnik, Céline Laville explique le but de la démarche:

«Il s’agit d’obliger le gouvernement à répondre à toutes les questions que tout le monde se pose aujourd’hui sur la pénurie de masques, sur la pénurie de médicaments qui va arriver, sur la façon dont la crise est gérée au niveau politique.»

Aussi, malgré le fait que de nombreuses autres tentatives de saisines du Conseil d’État ont été déboutées, la syndicaliste se dit confiante:  

«Peu importe le résultat, pour nous, les organisations qui avons déposé ce référé, l’objectif, c’est de mettre un coup de pied dans la fourmilière et de dire qu’on a des preuves que pour la pénurie de masques, les choses auraient pu être anticipées», explique-t-elle.

Et de demander: «Pourquoi rien n’a été fait? La pénurie de médicaments, on sait qu’elle va arriver, pourquoi on ne fait rien?»

L’hôpital démuni face à la pandémie

De fait, de nombreux médias comme Le Monde ou Mediapart l’ont relayé, les stocks de plusieurs médicaments indispensables sont sous tension.

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Comme l’a relevé France Info, le nombre d’épisodes de ruptures d’approvisionnement a été multiplié par 20 entre 2008 et 2018, sur fond de compression des dépenses de santé dans l’Hexagone. Et cette situation, déjà précaire en temps normal, pourrait devenir catastrophique en pleine pandémie. D’autant que la Chine et l’Inde, où les grands laboratoires ont délocalisé leur production, restreignent leurs exportations.

Dans ce contexte, Céline Laville souligne les conséquences d’une pénurie –où même d’un rationnement– de médicaments indispensables pour la réanimation, mais aussi l’anesthésie. «Si on a plus le curare, la crise sanitaire ira bien au-delà du Covid», prévient-elle. Et l'infirmière de marteler:

«Car ça veut dire qu’on ne peut plus intuber les patients touchés par le coronavirus qui en ont besoin, mais ça veut dire qu’on ne peut plus non plus opérer les patients qui présentent une autre pathologie, comme un cancer, par exemple, et qui doivent être opérés en urgence.»

Si les stocks de curare sont les plus inquiétants, d’autres molécules pourraient venir à manquer.

Des patients en soins palliatifs faute de lits en réanimation?

Certains médicaments sont nécessaires tout autant en réanimation et en anesthésie, au-delà des seuls patients atteints du Covid-19. Mais ce sont aussi des substances, comme la morphine que l’on met en œuvre lors des soins palliatifs et en accompagnement de fin de vie. Et sur ce sujet, Céline Laville parle sans ambages: en cas de manques de produits médicaux, il faudra trier les patients. 

«Faire des choix, ça veut dire mettre des gens en soins palliatifs parce qu’on renoncera à les soigner. Mais si nous n’avons pas assez de médicaments pour ces personnes-là, on ne pourra pas appliquer les protocoles et les mettre, à leur demande, en sédation profonde pour mourir dans la dignité.»

Et dans le cas où les lits de réanimation viendraient à manquer, certaines personnes seraient condamnées.

«Ce sont des patients qui vont mourir en souffrant et qui vont se voir étouffer», révèle-t-elle.

Face à un monde médical déjà en sous-effectif et sursollicité avant même la crise du coronavirus, Emmanuel Macron a annoncé le 31 mars une «dotation spécifique à Santé publique France de 4 milliards d’euros» afin de commander du matériel de première nécessité pour les hôpitaux.

Des soignants qui tomberaient «comme des mouches»

En visite dans une usine de production de masques à Saint-Barthélémy-D’Anjou, dans le Maine-et-Loire, le chef d’État a également promis: «D’ici fin avril, nous aurons la capacité de produire 15 millions de masques chirurgicaux par semaine.»

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Et le dirigeant de poursuivre, avec un vocabulaire martial: «Nous avons un combat contre le virus à mener, des soignants qui sont au front chaque jour. Je pense à eux et nous sommes à leurs côtés. Les soignants, en première ligne, sont à protéger et à équiper.»

Mais là aussi, Céline Laville se montre critique. «C’est juste impensable aujourd’hui de continuer à dire à nos collègues qui travaillent dans le Grand Est ou sur Paris: ne vous inquiétez pas, les masques vous les aurez dans trois à quatre semaines. Ils commencent à tomber comme des mouches», déplore-t-elle. Et de conclure:

«Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi les décisions et les annonces d’Emmanuel Macron n’ont pas été prises il y a trois semaines […] Pourquoi? Là est la réelle question.»
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