Crise politique en Afghanistan: le pays «pourrait basculer dans un violent conflit ethnique»

L’Afghanistan rentre dans une nouvelle crise politique après la réélection contestée du Président Achraf Ghani. Une crise qui s’inscrit dans le contexte des négociations entre les États-Unis et les talibans. Pour faire la lumière sur cette situation incandescente, Sputnik a interrogé Karim Pakzad, spécialiste de l’Afghanistan.
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«Avec tes ennemis, patiente; avec tes amis, pardonne», dit un vieux proverbe afghan. Autant ce peuple d’Asie centrale est très fort pour se tenir à la première partie de la maxime, autant il semble incapable de la seconde. Marqué par 19 ans de conflit et d’instabilité politique, le pays qui vient de réélire son Président, ne semble pas sorti de l’auberge.

En effet, ce 18 février, le peuple afghan a réélu Achraf Ghani, élu une première fois en 2014, avec 50,64% des voix. L’opposition a, comme en 2014, déjà contesté ce scrutin et a promis, comme en 2014, de constituer un gouvernement en parallèle a celui que constituera Achraf Ghani.

​Le taux de participation pour cette élection a été particulièrement faible, avec 1,8 million de votes pris en compte par l’IEC, sur un total de 9,6 millions d’électeurs enregistrés. Près d’un million sur les 2,7 millions de votes recensés à l’origine avait été écarté pour irrégularités ce qui ne risque pas d’arranger la crise politique qui s’en suit.

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De plus, cette crise politique interne s’inscrit dans un contexte international déjà compliqué. Depuis plus d’un an, les États-Unis négocient un accord, sans consulter le gouvernement de Kaboul, avec les talibans, afin que ceux-ci cessent leurs activités guerrières. Ces négociations ont commencé à l’initiative de Donald Trump, qui souhaite retirer le plus vite possible ses troupes d’Afghanistan ainsi que des autres théâtres au Moyen-Orient.

​«C’est une situation intenable et le pays est quasiment condamné à redevenir une poudrière dans laquelle pourraient trouver refuge les islamistes», nous confiait il y a quelques mois René Cagnat, ancien colonel, spécialiste de l’Asie centrale et auteur du livre «Le désert et la source: djihad et contre-djihad en Asie centrale», paru le 20 juin aux éditions du Cerf.

En effet, ce climat politique interne et les enjeux internationaux qui l’entourent font plus que jamais de l’Afghanistan un baril de poudre qui pourrait exploser à tout moment. Pour mieux comprendre cette situation, Sputnik France a interrogé Karim Pakzad, chercheur à Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et spécialiste de l’Afghanistan.

Sputnik France: Deux gouvernements parallèles se forment… va-t-on vers une nouvelle crise politique qui pourrait prendre une tournure violente?

Karim Pakzad: «Oui. D’ailleurs, la crise est politique est déjà là, et elle était prévisible. Les élections présidentielles qui ont eu lieu il y a cinq mois ont été entachées de fraudes massives. D’après le principal opposant, le Dr Abdallah Abdallah, ces fraudes, notamment celles au sein même de la commission indépendante des droits de l’homme, ont été organisées par le camp présidentiel qui s’est fait réélire. Quand on ajoute à cela le taux de participation ridicule qu’il y a eu à ces élections, on peut dire qu’elles sont un vrai désastre. Et ce, alors que l’Afghanistan venait d’adopter un système de vote électronique censé limiter justement ces fraudes.»

Sputnik France: Le dépouillement des votes a d’ailleurs pris cinq mois, comment l’expliquez-vous?

Karim Pakzad: «Ça a pris autant de temps, car l’Afghanistan a, au moment du vote, traversé une période très tendue d’instabilité politique. Le fameux accord de paix entre les talibans et les Américains n’a pas été signé à la dernière minute, car le Président Trump s’est retiré de celui-ci. Cela s’explique par le fait que les États-Unis voulaient repousser l’élection présidentielle après la signature d’un tel accord. Ça a été refusé par le Président sortant Achraf Ghani, qui a privilégié l’organisation de ces élections.

Paradoxalement, il a changé de politique après que le vote ait eu lieu pour obtenir le soutien des Américains à sa réélection, et a affirmé que désormais la paix avec les talibans était sa priorité. Et ce, alors que les États-Unis n’avaient aucune confiance dans un gouvernement qu’ils considéraient divisé et corrompu.»

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Karim Pakzad: «C’est ce que l’on pensait, mais ce 15 février, il y a eu une réunion entre Achraf Ghani et le Secrétaire à la Défense américain, Mike Esper, et le Secrétaire d’État Mike Pompeo. Lors de cette rencontre, il semblerait qu’ils se soient mis d’accord sur un “deal” qui consiste à ce qu’Achraf Ghani adhère au plan de paix proposé par les Américains aux talibans et que de leur côté, les Américains essayent de faire adhérer les talibans à l’idée qu’ils discutent avec une coalition afghane diversifiée, mais dirigée par Achraf Ghani. Trois jours après cette rencontre, il rentre à Kaboul et la commission indépendante le déclare vainqueur de l’élection.

L’opposition a évidemment contesté cette annonce et le leader de celle-ci est resté ferme sur sa position qui est qu’en cas d’irrégularités, il ne reconnaîtrait pas le gouvernement élu. Ce qu’il a fait en annonçant qu’il commence à constituer de son côté un gouvernement en parallèle de celui d’Achraf Ghani.»

Sputnik France: Deux gouvernements qui se constituent en parallèle dans un pays en guerre depuis 20 ans, et où le trafic d’armes et le narcotrafic rythment le quotidien, ça ne présage rien de bon…

Karim Pakzad: «Effectivement. Conscient de la situation explosive, aucun gouvernement étranger n’a félicité Achraf Ghani de sa réélection. Ce dernier a pourtant diffusé un message flou annonçant que l’Union européenne était prête à travailler avec son gouvernement, mais personne d’autre. Les acteurs internationaux essayent désormais de trouver une solution à cette grave crise, mais pour le moment il n’y en a pas vraiment. D’autant que l’opposition appelle à manifester contre le gouvernement élu, et ces manifestations ont lieu.»

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Karim Pakzad: «Si l’on veut aller au fond du problème, que l’on regarde les chiffres des élections, on voit que l’Afghanistan est divisé en deux: d’une part, il y a la population du sud et de l’Est qui est Pachtounes et affiliée à Achraf Ghani, et de l’autre les populations du centre, de l’Ouest et du Nord qui sont une constellation d’autres tribus, et elles sont affiliées, au moins politiquement, à Abdallah Abdallah.

La crainte de l’opposant Abdallah Abdallah est que la délégation afghane menée par Achraf Ghani qui négocierait avec les talibans, négocie en prenant uniquement en compte les intérêts Pachtounes. Achraf Ghani est d’ailleurs connu pour faire du favoritisme ethnique envers les Pachtounes.

Selon moi, le vrai enjeu, au-delà de savoir qui siège au palais présidentiel, c’est que dans le jeu politique qui se joue actuellement, l’ensemble des ethnies minoritaires, soit 60% du pays tout de même, vont subir la volonté des Pachtounes.»

Sputnik France: On pourrait donc se diriger vers un conflit interethnique?

Karim Pakzad: «Oui, car sur le fond, tout est ethnique en Afghanistan. Même les talibans représentent ethniquement les Pachtounes. Et si l’on ne trouve pas très rapidement une solution politique, l’Afghanistan pourrait basculer dans un violent conflit à caractère ethnique.»

 

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