Trains bloqués au Canada: «Les Autochtones ne croient plus à la réconciliation»

Le transport ferroviaire est en grande partie paralysé au Canada. La cause: des militants autochtones et écologistes ont bloqué plusieurs tronçons de voies ferrées pour protester contre la construction d’un oléoduc dans l’Ouest. Sputnik fait le point sur cette situation explosive avec Raphaël Picard, intellectuel et ex-leader autochtone.
Sputnik

Empêtré dans son discours en faveur de la réconciliation avec les Premières Nations, Justin Trudeau a-t-il trop tardé à réagir face aux actions de militants opposés à la construction d’un nouvel oléoduc au Canada?

«De la fausse représentation»: au Canada, les «faux Autochtones» sur la sellette
Depuis le 6 février dernier, des manifestants bloquent certains tronçons du réseau ferroviaire canadien. Ces derniers jours, de nombreuses liaisons par train ont dû être annulées –créant beaucoup de frustration chez les usagers– et des acteurs économiques craignent que ces blocages causent des pénuries de carburant.

Parti à l’étranger le soir du premier jour des perturbations, Justin Trudeau a essuyé les nombreuses critiques des politiciens et chroniqueurs, qui estiment qu’il aurait dû revenir rapidement au pays afin de régler cette crise. Sous la pression, Trudeau a convoqué certains de ses ministres à une réunion d’urgence, le matin du 17 février. Une réunion qui est venue beaucoup trop tard pour la plupart des observateurs.

«Plus grave, par son inaction, le gouvernement canadien envoie comme message aux communautés autochtones que bloquer l’économie du Canada est une action correcte et justifiable pour obtenir ce qu’elles demandent», tranchait le journaliste Loïc Tassé dans Le Journal de Montréal du 14 février.

Depuis plusieurs années, huit chefs héréditaires de la tribu wet’suwet’en et des écologistes s’opposent au projet d’oléoduc Coastal GasLink, qui doit notamment passer par le territoire de cette nation, situé en Colombie-Britannique. Totalisant 670 kilomètres, cet oléoduc servira à acheminer du gaz naturel jusqu’à la petite ville côtière de Kitimat, où se trouve un terminal méthanier.

Au Canada, des policiers étaient prêts à faire feu sur des militants autochtones
​Le 20 décembre 2019, le journal britannique The Guardian avait révélé que l’hiver dernier, la police canadienne était prête à faire feu sur des militants opposés au projet. Les hauts gradés de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) avaient autorisé leurs agents à «utiliser autant de violence qu’ils le souhaitent» pour démanteler un barrage routier. Des tireurs d’élite avaient été déployés sur le site.

Une situation explosive

Intellectuel autochtone engagé, Raphaël Picard estime que la contestation dépasse toutefois la seule cause des droits des Premières Nations, en prenant aussi le visage d’une lutte globale pour l’environnement. M. Picard a été chef (2002-2012) de la communauté innue de Pessamit, sur la Côte-Nord du Québec. Son dernier livre, Nutshimit, est un roman ethnographique consacré à l’imaginaire de son peuple.

«Ce n’est plus seulement une question d’argent. Il ne s’agit plus seulement de savoir si les communautés concernées vont bénéficier financièrement du projet. L’objectif est d’abord de protéger l’environnement. [...] Il y a beaucoup de non-Autochtones qui appuient cette mobilisation. La cause se transporte d’Est en Ouest du pays. Il y a des mouvements de solidarité très larges: on peut aussi le voir sur les réseaux sociaux», observe M. Picard au micro de Sputnik.

Le 6 février, la Gendarmerie royale du Canada a démantelé le blocage d’un chantier pour permettre au promoteur du projet énergétique de commencer ses travaux. Pour ce faire, une injonction a été accordée par la Cour à la compagnie Coastal GasLink. La GRC a démantelé un campement de protestataires et procédé à l’arrestation de six individus. C’est à la suite de cette opération que le mouvement de contestation a fait boule de neige.

«Les peuples autochtones sont rarement consultés par les promoteurs. Quand ils le sont, la question environnementale fait très rarement partie des modalités de l’entente. [...] En revanche, les gouvernements ont maintenant peur de la réaction de l’opinion publique. Trudeau ne pourrait pas se permettre d’intervenir brusquement pour mater la contestation. La population garde un œil sur l’utilisation des moyens répressifs», poursuit Raphaël Picard.

«Génocide des femmes autochtones»: au Canada, un rapport-choc qui divise
L’intellectuel autochtone estime aussi que le discours de Justin Trudeau en faveur des Premières Nations ne trouve plus d’écho auprès de leurs membres. Ces dernières années, le gouvernement fédéral et les provinces ont effectivement entamé un grand processus de «réconciliation» avec les Premières Nations, lequel prend notamment la forme de rapports officiels prônant la «décolonisation». En juin 2019, Ottawa déposait le très attendu rapport sur les femmes autochtones disparues et assassinées, lequel conclut à un «génocide» perpétré par le Canada contre ces dernières. ​

«La voie ferrée est le symbole même de la colonisation. Le chemin de fer a permis aux colonisateurs anglais de déposséder les Premières Nations de leurs terres. [...] Ceux qui disent que les actions des manifestants sont illégales devraient se souvenir que c’est l’État de droit qui a justifié cette entreprise. [...] Les Autochtones ne croient plus à la réconciliation. Il ne s’est rien passé. Ce n’est finalement qu’une opération de relations publiques et de communication», se désole M.Picard.

En 2015, Ottawa a adopté une loi antiterroriste criminalisant entre autres l’action de certains militants autochtones considérés comme extrémistes. Plus connu sous le nom de projet de Loi-C-51, le texte renforce le pouvoir des autorités en cas de menaces ciblant de grandes infrastructures comme les oléoducs et les barrages hydroélectriques.

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