L’inclusion financière, une réalité encore loin d’être effective en Côte d’Ivoire

En 2017, le taux d’inclusion financière en Côte d’Ivoire était de 40%, loin des 75% exigés par la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) d’ici à 2024. L’accès des populations vulnérables aux services financiers de base reste un défi. Sputnik s’est entretenu sur la question avec Stéphane Ganhi, spécialiste en finance inclusive.
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La Banque mondiale définit l’inclusion financière comme la «possibilité pour les individus et les entreprises d’accéder à moindre coût à toute une gamme de produits et de services financiers utiles et adaptés à leurs besoins proposés par des prestataires fiables et responsables».

De façon plus concrète, l’inclusion financière vise à intégrer le plus grand nombre – en particulier les populations les plus vulnérables ou pauvres – dans le système financier et leur faire bénéficier de services bancaires adaptés.

Pour ces personnes le plus souvent exclues du circuit bancaire classique, l’inclusion financière englobe toute une gamme de produits et services financiers (épargne, crédit, paiement, transfert d’argent…) et non financiers (formation au digital, éducation financière, conseil comptable…).

Selon le ministère ivoirien de l’Économie et des finances, en 2017, le taux de bancarisation strict s’élevait à 17% quand le taux de bancarisation élargi aux systèmes financiers décentralisés était de 25%. Plus concrètement, près de 70% des 26 millions d’Ivoiriens ne possédaient pas de compte bancaire.

Dans les faits, outre les nombreuses personnes qui demeurent exclues du circuit bancaire classique, il y a celles qui, y ayant accès, s’en détournent au profit des services de monnaie électronique, ou «mobile money», mécontentes des établissements traditionnels. En effet, sur les plateformes de consommateurs en ligne, la qualité et l’opportunité des produits et services des banques physiques sont régulièrement décriées.

Comme indiqué en juin 2019 par les autorités ivoiriennes, lors du lancement officiel de la Stratégie nationale d’inclusion financière (SNIF) 2019-2024, le secteur de la microfinance et les services financiers – via la téléphonie mobile – constituent les principaux vecteurs de l’inclusion financière en Côte d’Ivoire.

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Le pays enregistrait, selon la BCEAO, le taux d’utilisation des services de monnaie électronique le plus élevé de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) en 2017 (45,9%), enregistrant une croissance fulgurante ces dernières années. Au 30 juin 2019, le parc d’abonnés à ce dispositif s’élevait à environ 15 millions de personnes.

En marge du Salon de l’épargne, de l’investissement et du patrimoine qui s’est tenu les 19 et 20 novembre derniers à Abidjan, Sputnik s’est entretenu avec l’Ivoirien Stéphane Ganhi.

Économiste du développement et spécialiste en finance inclusive, il a notamment exercé à la Banque du Trésor du Mexique qui gère la politique nationale d’inclusion financière, ainsi qu’à la First National Bank en Afrique du Sud.

L’inclusion financière, une réalité encore loin d’être effective en Côte d’Ivoire

Sputnik: Faire passer le taux d’inclusion financière en Côte d’Ivoire de 40% à 75% d’ici à 2024, cela vous semble-t-il possible?

Stéphane Ganhi: «Cela pourrait être possible si la Stratégie nationale d’inclusion financière adoptée par le gouvernement ivoirien en mai 2019 était pleinement mise en œuvre et si on adaptait les produits et services aux besoins des populations.»

Sputnik: Pouvez-vous justement nous en dire plus sur cette Stratégie nationale d’inclusion financière?

Stéphane Ganhi: «La SNIF repose sur cinq axes majeurs: l’amélioration de l’accès aux services financiers des populations vulnérables et exclues du système financier classique, la promotion de la finance numérique, la protection des consommateurs et leur éducation financière, l’adoption d’une réglementation évolutive permettant une supervision plus efficace et, enfin, l’élaboration d’un cadre fiscal et politique favorable.

De tous ces axes, le plus important est la protection des consommateurs car on ne doit perdre de vue à aucun moment qu’on a affaire à des personnes vulnérables. Il y a actuellement en Côte d’Ivoire des pratiques qui ne respectent ni le consommateur, ni l’éthique bancaire.

Par exemple, certaines banques facturent jusqu’à 8.000 francs CFA (12 euros) les frais annuels de tenue d’un compte d’épargne (alors que ce service devrait être gratuit) et la carte bancaire qui va avec est aussi payante. Pourtant, l'épargne collectée est mise à la disposition de l'État, qui l'utilise pour réaliser des investissements créateurs de richesse.

En outre, la BCEAO a décidé que les ouvertures de comptes bancaires devraient se faire sans apport initial. Mais combien sont les banques qui respectent cela?»

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Sputnik: C’est donc à l’État d’œuvrer à l’inclusion financière des populations?

Stéphane Ganhi: «Depuis le sommet du G20 de Pittsburgh en 2009, l’inclusion financière est véritablement prônée dans les pays en développement. Les dirigeants mondiaux se sont rendu compte qu’en dépit de la libéralisation financière, plus de deux milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à des services financiers de base.

L’inclusion financière incombe à l’État et non aux banques. C’est à l’État de mettre en place un cadre réglementaire et juridique favorisant l’inclusion des plus pauvres. Et c’est aux banques de suivre.»

Sputnik: Une plainte récurrente sur les réseaux sociaux en Côte d’Ivoire est que les produits et services financiers proposés ne sont pas adaptés aux besoins des consommateurs. Êtes-vous de cet avis? 

Stéphane Ganhi: «C’est un avis que je partage entièrement. Les produits et services proposés en Côte d’Ivoire par les banques le sont généralement selon des standards internationaux. En Europe par contre, les produits sont créés d’après une étude qui a clairement identifié les besoins. Dans un pays comme la France, il y a par exemple le Plan épargne logement qui n’existe pas vraiment ici.»

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Sputnik: Que pensez-vous de la remarquable percée du mobile money observée ces dernières années en Côte d’Ivoire?

Stéphane Ganhi: «Le mobile money a l’avantage d’être rapide, efficace et accessible. Cela favorise beaucoup l’inclusion financière. Mais ce système présente un problème pratique. Comme avec les banques, l’épargne via le mobile money supporte des charges ce qui, encore une fois, ne devrait logiquement pas être le cas.»

Sputnik: Que pensez-vous des partenariats entre les banques et les opérateurs?

Stéphane Ganhi: «Ce sont des partenariats à encourager, ils permettent d’optimiser l’inclusion financière. Mais là encore, il faut que l’État ait un œil sur ce qui se fait.»

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