France-Russie, une rivalité qui n’a plus lieu d’être en République centrafricaine

La Centrafrique veut un réengagement militaire de la France, en retrait depuis 2016. Faustin- Archange Touadéra l’a réclamé le 5 septembre à Emmanuel Macron, qui le recevait à l’Élysée. Longtemps au cœur des rivalités franco-russes, la RCA est l’un des «foyers de crise» discutés à Moscou lors de la rencontre 2+2 du 9 septembre. Décryptage.
Sputnik

«Certains veulent y voir un lieu de compétition. Nous avons des différences de méthode mais, je veux le croire, nous avons un même objectif: aider les Centrafricains à restaurer l’autorité de l’État sur leur pays. Lorsque nos efforts convergent dans le cadre institutionnel de l’ONU ou bien de celui de l’Union africaine, nous obtenons des résultats. À l’image, par exemple, de l’assouplissement de l’embargo sur les armes. Nous pouvons le faire, alors faisons-le davantage», a déclaré lundi 9 septembre à Moscou Florence Parly.

La ministre française des Armées Florence Parly a tenu des propos «volontaristes» lors de la conférence de presse qui a clos la douzième réunion du Conseil de coopération de sécurité franco-russe. Une réunion qui s’est tenue avec son homologue russe Sergueï Choïgou et les ministres français et russe des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian et Sergueï Lavrov, selon un format 2+2 inusité depuis 2012.

Si le ton de Florence Parly a pu en surprendre certains, en réalité, on ne s’attendait pas à moins de sa part après la visite officielle du Président centrafricain Faustin-Archange Touadéra en France, jeudi 5 septembre. Interrogé par plusieurs médias français, ce dernier a en effet affirmé que «les conflits évoqués entre la France et la Russie n’ont pas lieu d’être» et que les deux pays doivent travailler en Centrafrique «en toute synergie pour que la paix revienne».

De fait, la République centrafricaine (RCA) fait partie des pommes de discorde entre Paris et Moscou, au même titre que la situation en Ukraine, les récentes tensions dans le Golfe persique, le dossier du nucléaire iranien ou les crises en Libye et en Syrie.

Jadis dans le giron de la France, elle a donné lieu plus d’une fois par le passé à des déclarations peu amènes de la part des deux responsables français à l’égard des intentions de leurs homologues russes, accusés d’obstruer les efforts de paix en RCA. Les soupçons semblent cette fois avoir fait place à une volonté de dialogue «franc et exigeant», comme l’a souligné Jean Yves Le Drian.

Le Drian et Parly à Moscou pour la première rencontre au format 2+2 depuis 7 ans
En se félicitant des efforts conjoints menés dans le cadre de l’ONU et de l’Union africaine pour débloquer l’embargo sur les armes de 2017 et résoudre la crise sécuritaire dans ce petit pays peuplé d’à peine 5 millions d’habitants, véritable «pot de pus» dans une région riche pétrole et en minerais, mais toujours très instable, Florence Parly a également signifié qu’elle prenait acte du souhait d’Emmanuel Macron de faire converger les intérêts de la France avec ceux de la Russie, y compris en Afrique.

Peut-on alors parler d’un virage à 90 degrés de l’ancienne puissance coloniale en Centrafrique? Auteur d’une étude de l’IFRI qui vient de paraître, «La compétition stratégique en Afrique: approches militaires américaine, chinoise et russe», Aline Leboeuf, spécialiste de la sécurité et du développement, de la réforme du secteur de sécurité (RSS), de la protection des civils (y compris la sécurité des expatriés) et des situations de post-conflit en Afrique de l’Ouest, constate que, après avoir longtemps été délaissée, l’Afrique fait aujourd’hui l’objet d’une nouvelle course à l’influence militaire des grandes puissances. Toutefois, concernant le rôle réel ou imaginaire joué par la Russie en RCA, elle affirme qu’il a été «surévalué» par la plupart des chancelleries occidentales et, notamment, la France.

«Bien que très peu développé, le volet opérationnel de la politique militaire et de sécurité russe a fait l’objet au cours de ces dernières décennies d’un intérêt soutenu, parfois de façon quelque peu disproportionnée, au sein des chancelleries et des états-majors occidentaux», rappelle au micro de Sputnik France Aline Lebœuf.

«Le continent africain devient de plus en plus incontournable pour le développement de la Russie»
 Au sein du LRD (Laboratoire de recherche sur la défense), la chercheure de l’IFRI étudie les moyens par lesquels de grandes puissances non européennes, comme les États-Unis, la Chine et la Russie, sécurisent leur accès au théâtre africain «par le biais de financements et d’accords diplomatiques, la construction de bases logistiques et l’exercice de leur soft power».

Quant aux opérations militaires conduites en Afrique par ces mêmes grandes puissances, «elles sont significatives et coercitives dans le cas des États-Unis», avant tout engagés en Afrique au titre du contre-terrorisme. «La Chine se concentre sur les opérations de maintien de la paix et l’évacuation de ses ressortissants en cas de crise», tandis que la Russie «se limite encore à des actions de conseil», écrit-elle dans son étude (Focus Stratégique 91, août 2019).

Tout en reconnaissant que les États-Unis restent l’acteur dominant dans la sécurité du continent, elle n’en constate pas moins qu’«un phénomène de rattrapage est en cours en faveur d’une influence grandissante de la Chine et de la Russie». D’autant que ces trois grandes puissances sont déjà activement engagées sur la voie de la coopération militaire «par le biais de ventes d’armes, mais aussi de formations et d’exercices conjoints avec leurs partenaires africains». Une politique qui met souvent la France en compétition puisqu’elle fait aussi partie du club des plus gros pourvoyeurs d’armes et de formations militaires, notamment dans son «pré carré» africain.

«Officiellement, les objectifs russes en Afrique consistent à lutter contre le terrorisme et à contribuer à la stabilité du continent, ce qui conduit le pays à inviter de plus en plus de chefs d’État africains à venir prendre conseil et nouer des partenariats à Moscou», commente Aline Lebœuf.

La spécialiste de la réforme du secteur de sécurité rappelle qu’en RCA, les «conseillers russes» ont fait couler beaucoup d’encre, mais n’ont pas toujours été d’une grande efficacité. Elle ajoute qu’il ne fait néanmoins aucun doute que malgré le «soft power» grandissant dont on affuble Moscou, notamment à travers RT ou Sputnik, «la Russie n’a toutefois pas (encore?) les moyens de se substituer à l’influence occidentale en Afrique [...] Dans ce cadre, on voit se multiplier des promesses qui ne sont pas suivies d’effets», écrit-elle.

Un État en reconstruction

«Nous avons échangé sur le renforcement de la coopération entre la République centrafricaine et la France et aussi sur le soutien et le réengagement de la France à nos côtés, parce que c’est important. Il y a eu beaucoup de progrès, la France nous appuie dans le cadre de la reconstitution de l’armée. Vous savez qu’aujourd’hui, la France a pris la tête de l’EUTM [European Union Training Mission, NDLR], qui est la mission de formation. Nous optons pour une armée de garnison et nous avons besoin du soutien de la France pour la mise en place des différentes garnisons, notamment à Bouar ou dans les autres zones de défense.»

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C’est en ces termes que Faustin-Archange Touadéra a décrit ses échanges avec Emmanuel Macron à l’Élysée, le 5 septembre dernier, où il a été reçu en tête-à-tête avec son homologue pendant 50 minutes. En octobre 2016, la France avait retiré ses soldats de l’opération Sangaris (l’opération militaire française déployée en Centrafrique entre décembre 2013 et octobre 2016) pour se consacrer davantage à la lutte contre le terrorisme dans le Sahel. Depuis, la RCA est le théâtre d’affrontements réguliers entre groupes armés, comme à Birao, début septembre. D’où l’appel à l’aide à Paris pour qu’il y ait un réengagement militaire de la France en Centrafrique.

La RCA a également besoin de l’appui de la France pour lever définitivement l’embargo des Nations unies sur les armes afin que «les forces de défense nationale, formées par l’EUTM, puissent être dotées de moyens permettant leur mission», a-t-il précisé. Élu il y a un peu plus de trois ans, Faustin-Archange Touadéra a signé en février dernier un accord de paix à Khartoum avec quatorze groupes armés, dont ses détracteurs l’accusent d’être devenu le prisonnier. Ceux-ci donnent, en effet, l’impression de «jouer le jeu de la paix quand cela leur profite et de relancer les hostilités dès que les décisions ne leur conviennent pas», comme l’ont noté plusieurs observateurs.

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Arguant que la RCA était un «État en reconstruction», le Président centrafricain a profité de son passage dans les médias français pour en appeler à toutes les bonnes volontés afin de surmonter «une période difficile, qui demande la mobilisation de tout le monde», a-t-il déclaré.

«Vous savez quel était l’état de notre pays au moment de l’élection. Nous sortons de crise et les séquelles sont nombreuses. Il y a le problème de l’insécurité, une armée totalement effondrée que nous reconstruisons pour la redéployer, une administration en lambeaux que nous sommes en train de reconstruire. Nous sommes un État en reconstruction. Nous sommes en train de reconquérir la paix et la stabilité pour notre pays», a plaidé Faustin-Archange Touadéra lors de sa visite officielle en France, le 5 septembre.

Quant à la coopération avec la Russie, il a rappelé qu’elle ne datait pas d’hier, mais remontait aux années 60, du temps de l’URSS... et de la Guerre froide. Si la Fédération de Russie fournit aujourd’hui des armes à la RCA, bien que l’embargo sur ce pays ait été prorogé jusqu’au 31 janvier 2020, il n’y a selon lui pas de raison qu’il y ait des affrontements avec la France. «Ce n’est pas notre ambition», a-t-il confié.

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En même temps que l’embargo sur les armes, la résolution 2454, adoptée à l’unanimité le 31 janvier dernier, a reconduit les interdictions de voyager et le gel des avoirs infligés aux personnes ou entités désignées par le Comité des sanctions des Nations unies. Cependant, la Russie et la Chine bénéficient toujours d’exemptions pour appuyer militairement la RCA. Depuis son adoption, l’embargo a été partiellement levé à deux reprises. Ce qui a permis à la Russie de livrer 1.700 armes aux Forces armées centrafricaines et à la France de fournir 1.400 fusils d’assaut de type AK-47 et trois véhicules amphibies, selon des sources onusiennes. 

Alors qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres pour que ce pays, meurtri par d’incessantes luttes intestines, puisse envisager un jour de se relever, le Président centrafricain ne veut fermer aucune porte. «Tous les pays amis qui veulent apporter leur soutien pour ramener la paix et la stabilité sont les bienvenus», a martelé Faustin-Archange Touadéra. Un appel du pied manifeste à la France et la Russie.

«Les conflits que l’on évoque entre la France et la Russie n’ont pas lieu d’être. La presse en a fait beaucoup et a donné l’impression qu’il y avait des conflits entre ces deux pays, mais les autorités centrafricaines font en sorte qu’il y ait de la transparence. La France, qui est le partenaire historique de la Centrafrique, a sa place. La Russie, qui apporte quelques éléments de soutien dans la fourniture d’armes, a également sa place pour nous aider à obtenir la paix et la stabilité», a-t-il répondu à chacune de ses interventions.

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