Finale de la Ligue des Champions de la CAF: «un scandale pour le football africain»

Erreurs d'arbitrage et dysfonctionnements d'arbitrage vidéo ont fini par gâcher la finale de la Ligue des Champions africaine opposant l'Espérance de Tunis au Wydad de Casablanca. Les premiers ont été sacrés champions, par forfait, devant le refus des seconds de poursuivre le jeu.
Sputnik

Quand le coup de sifflet final a retenti, bien après minuit, dans le stade de Radès, dans la banlieue sud de Tunis, ce fut une grande explosion de joie parmi les quelque 60.000 supporters tunisiens. Non sans quelques soupirs de soulagement, aussi. Et pour cause, la finale retour de Ligue des Champions d'Afrique, qui opposait, ce vendredi soir, l'Espérance sportive de Tunis (EST) au Wydad AC de Casablanca, est restée suspendue pendant plus d'une heure. Les Marocains refusaient de reprendre le jeu, tant que leur but, invalidé par l'arbitre gambien, n'aurait pas été visionné par l'Assistance vidéo à l'arbitrage (VAR). Or, celle-ci n'était pas en état de fonctionner, ce soir-là. Une panne dont les deux sélections avaient été informées, affirme-t-on, dès avant le début du match.

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Mais la hargne des joueurs du Wydad n'était pas alimentée par cette seule décision arbitrale, aussi contestable qu'elle puisse paraître. Depuis une semaine, les Marocains ruminaient une belle vengeance: arracher une victoire à Tunis, après qu'un nul (1-1) leur a été «injustement» imposé, vendredi 24 mai au match aller, du seul fait des turpitudes d'un arbitre égyptien. Celui-ci, Jihad Gricha, a finalement écopé de 6 mois de suspension, après une plainte officielle déposée par la fédération marocaine auprès de la CAF, la Confédération africaine de football.

Le Gambien Bakary Gassama, qui a sifflé le coup d'envoi du match retour, n'ignorait ni cet «historique», ni l'enjeu lié à cette finale, pour deux équipes soucieuses d'affirmer, chacune, leur suprématie footballistique sur le continent. Mais l'annulation à la 58e minute, d'un but marocain, alors que le Wydad était menée 1 à 0, a fini par tout faire basculer.

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Déterminés à ne pas «se laisser faire», les Marocains exigent le VAR. On en vient aux mains, la tension monte d'un cran entre staffs techniques, directions des deux équipes, et jusqu'aux dirigeants de la CAF! Le flou total règne du côté du public, comme de celui des téléspectateurs, et même sur les plateaux d'analyse des chaînes diffusant le match en direct. S'oriente-t-on plutôt vers une reprise, ou vers un report? Les esprits finissent par se calmer, sur le terrain, sans qu'un indice concernant l'imminence d'une reprise ne soit perceptible pour le moment. Tout au plus, quelques joueurs effectuant des étirements. Minuit vient de sonner. Un internaute, visiblement bien inspiré ce soir-là, lâchera ce commentaire qui sera repris en masse sur les réseaux sociaux: «Un match entamé au mois de mai. Nous sommes déjà en juin, et ce n'est toujours pas fini». Finalement, le trio arbitral prononce la sentence, conformément aux règles ne souffrant pas d'arrêt de jeu d'une durée supérieure à 45 minutes. Une victoire par forfait, au goût de délivrance. Les Tunisiens préfèrent retenir qu'ils ont tout de même gagné, en n'ayant «rien à se reprocher». Les Marocains sont amers et se lâchent sur les réseaux sociaux. Ils décochent leurs flèches du Parthe tant à l'endroit de la CAF, qu'à celui des Tunisiens, qu'ils accusent d'avoir «acheté» l'arbitre et cherché à gagner «à tout prix».

«C'est vraiment cela la Champions League africaine?»
#scandale
#Football_du_tiers_monde

«Après que le public africain a observé la corruption administrative des Égyptiens [allusion à la finale de la Ligue des Champions de 2017, qui a opposé Wydad AC au Ahly égyptien], le voilà qui assiste à celle des Tunisiens, et en direct! Quand toute cette corruption sera arrêtée définitivement, là seulement on pourra parler d'un début de réforme du sport, ou plutôt politique et économique. Le monde se moque de ceux-là, et il a bien raison!

#indice_de_civilisation

«Les scandales se succèdent, puisque le match s'est soldé par une victoire injuste et non méritée de l'Espérance tunisienne. Je souhaite que le Maroc puisse arrêter de prendre part à des compétitions africaines, pour leur privilégier celles européennes. Malheureusement, nous appartenons à un continent sous-développé à tous les niveaux, et qui mérite bien ce sous-développement dans lequel il patauge.»

Côté tunisien, tout au long de la suspension du match, on a laissé libre court aux manifestations de tanbir, (railleries pernicieuses, particulièrement en matière de sport ou de politique). Devant un spectacle aussi affligeant, les supporters de clubs tunisiens rivaux ont estimé qu'ils étaient dispensés, désormais, d'afficher toute marque de solidarité. Beaucoup n'ont pas manqué de brocarder l'Espérance sur sa présumée propension à «acheter les matchs». Une accusation qui lui colle au maillot, depuis le temps où elle était dirigée par le gendre du Président tunisien, Slim Chiboub (1989-2004). Des internautes n'ont pas manqué de faire allusion à un incident qui eut lieu en 2009, à l'occasion d'une rencontre de championnat local. Mené trois buts à zéro, à la mi-temps, devant le club de la banlieue de Hammam Lif, l'Espérance a pu revenir au score, après que l'électricité a été coupée et que les joueurs de l'équipe adverse ont été intimidés par des policiers.

Annonce: L'Espérance chercher à recruter un technicien supérieur, spécialiste d'électricité sportive (sic). Mission: prendre les précautions nécessaires pour la Coupe de Tunisie. Bon courage à tous! En 2009: coupure d'électricité, en 2019, coupure du VAR.

Plus sages, certains regrettaient seulement que cette victoire soit entachée d'un tel incident, qui, en aucun cas, n'est imputable à l'Espérance, comme l'affirme ce supporter du Club africain, l'autre grande équipe de Tunis. D'autres ont rappelé que les Espérantistes ont été tout aussi «pénalisés» par la panne du VAR, qui les avait privés d'un pénalty tout aussi légitime, à la 20e minute de jeu.

«La plus grande responsabilité échoit à la CAF, et son président est appelé à démissionner immédiatement.

La suspension du match au-delà d'une limite raisonnable est imputable à l'arbitre qui n'a pas réussi à endiguer la contestation des Marocains.

La faute footballistique échoit au Wydad puisque sa décision de se retirer du jeu ne saurait se justifier.

La joie de l'Espérance peut apparaître malvenue, vu la catastrophe, mais elle est justifiable puisque l'Espérance n'assume aucune responsabilité dans ce qui s'est passé.

Ce qui s'est passé est une honte pour le football africain et pour l'Afrique en général Une catastrophe qui va continuer à l'occasion de la Coupe d'Afrique des Nations, sous le leadership actuel de la CAF.»

Pour Jean Baptiste Guégan, expert en géopolitique du sport, la non disponibilité du VAR «est clairement la responsabilité de la CAF», à l'exclusion de celle des clubs et fédérations hôtes. Qualifié de «scandaleux» par de nombreux observateurs, cet incident «pourrait avoir un impact sur l'image [de la CAF] et l'attractivité économique des tournois», affirme pour sa part Jean-Baptiste Guégan à Sputnik.

«C'est sûr que si un pareil incident arrivait en Europe, non seulement cela ferait la une des journaux pendant trois semaines, mais en plus, l'UEFA y perdrait toute sa crédibilité. Avec la CAF, c'est différent. Elle est en train d'expérimenter des choses, de tenter d'améliorer ses produits, de se rôder, quitte à ce qu'il y ait des tâtonnements. Ça montre qu'elle a encore du travail devant elle », précise l'expert français, auteur de Géopolitique du Sport, une autre explication du Monde.

Pour Nasser Sandjak, ancien sélectionneur de l'équipe nationale d'Algérie, ce qui s'est produit interroge, plus généralement, la recherche d'un nouvel équilibre dans le rapport à l'arbitrage vidéo. Tout en reconnaissant qu'une panne dans l'arbitrage vidéo est «étonnante» pour des matchs de cette ampleur, il précise à Sputnik que:

«le VAR en Afrique, n'est pas comme le VAR en Europe, même si, en l'occurrence, on parle d'équipes et de structures avec des moyens importants. Cette question d'adaptation on l'a d'ailleurs vue à l'occasion du récent match de barrages Lens- Dijon [Les Lensois, n'en étaient pas coutumiers, étant en Ligue 2 où le VAR n'était pas utilisé, ndlr]. Après, c'est nécessaire aussi de s'interroger sur l'équilibre à trouver dans l'usage qu'on doit faire du VAR. L'arbitrage vidéo ne devrait pas être systématique. On a donné aux arbitres un moyen supplémentaire de contrôle. C'est à eux de décider, ou pas, de l'utiliser».

L'Espérance remportait, ainsi, samedi, son quatrième titre en Ligue des Champions de la CAF. Le dernier sacre était intervenu, en novembre dernier, quand l'EST s'était imposé devant El Ahly, le club égyptien le plus titré de cette compétition africaine.

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