Centrafrique, accords de paix: entre espoir et inquiétude des populations

Le 6 février 2019, les belligérants dans les conflits qui secouent la République centrafricaine depuis 2013 ont signé un accord pour le retour à une vie normale dans le pays. Une avancée sur le chemin de la paix, dont certaines clauses sont restées secrètes, mais qui ne rassure pas pour autant les populations. Sputnik a enquêté à Bangui.
Sputnik

Près d’un millier de réfugiés centrafricains sont arrivés à la mi-avril dans la localité de Mogoro, frontalière avec la République démocratique du Congo. Selon plusieurs sources locales contactées par Sputnik. Il y aurait eu des affrontements armés entre des milices qui ne s’accordent pas sur les clauses de l’accord de paix de Khartoum.

«Cette situation vient fragiliser quelque peu l’accord conclu par toutes les parties au conflit qui secoue le pays depuis plusieurs années», a souligné à Sputnik Bertin Bea, secrétaire général de la Convergence nationale — Kwa Na Kwa (le travail rien que le travail, en langue sango).

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Et pourtant cet accord a un caractère contraignant car il «dispose des mécanismes propres pour son suivi et engage toutes les parties et même la communauté internationale», selon Jacques Mbosso qui s’exprimait devant les leaders communautaires de Bangui, la capitale centrafricaine.

«Chacun doit, à présent, jouer sa partition dans cet accord de paix car celle-ci dépend des efforts de tout le monde», avait ajouté le médiateur de la République centrafricaine devant la presse locale en milieu de semaine dernière.

Le 6 février, un accord de paix a été signé entre Bangui et 14 groupes armés qui contrôlent une partie du pays et se disputent le contrôle de ses ressources. La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA) ainsi que ses 12.000 hommes déployés en Centrafrique depuis 2014 n’ont pas pu endiguer le nouveau cycle de violences enclenché depuis fin 2016. Depuis, la MINUSCA est souvent prise à partie.

Déchirée par la guerre depuis 2013, la Centrafrique a vu près d’un quart de ses 4,5 millions d’habitants abandonner leur domicile. Le huitième accord de paix signé à Khartoum, au Soudan, n’a toujours pas réussi à rassurer les habitants:

«Est-ce que c’est vrai? Est-ce qu’on va avoir la liberté… Par le passé, des accords avaient été signés mais pas toujours respectés. Quand je vois ce qui s’est passé… Si ça change, tant mieux, mais je crains que ça continue comme avant… Chaque jour des problèmes, chaque jour la mort. La Centrafrique est devenue un pays de guerre. On a élu le Président. Mais jusqu’ici, on ne comprend pas. Est-ce qu’il faut encore faire de la rébellion pour avoir des postes dans le gouvernement? On ne sait pas. Ce n’est pas ça la justice», s’inquiète Emma Rostande Banda Ingapo, une journaliste centrafricaine au micro de Sputnik.

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C’est dans ce contexte que la Russie, principal partenaire et soutien de l’armée centrafricaine depuis plusieurs mois, a décidé de l’envoi d’une trentaine de militaires pour renforcer les troupes de la mission de l’Onu en Centrafrique.

«Le ministère de la Défense va envoyer jusqu’à 30 militaires en tant qu’officiers de liaison, observateurs militaires et officiers d’état-major», comme le précise le communiqué mis en ligne sur le site officiel du Kremlin après la signature du décret ad hoc lundi 15 avril par Vladimir Poutine.

La Russie qui a fait une entrée remarquée depuis un an dans cet ancien «pré-carré» français livre des armes aux Forces armées centrafricaines (FACA) et assure désormais la sécurité du Président Faustin-Archange Touadéra.

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En juillet 2018, trois journalistes russes qui enquêtaient sur la présence de mercenaires russes en Centrafrique avaient été assassinés dans des circonstances troubles.

Espoir

Si le sentiment dominant dans les quartiers de Bangui est l’espoir de voir la paix revenir, beaucoup d’habitants craignent que la quiétude qui existait jadis entre ses habitants soit perdue à tout jamais:

«Nous voulons tous que notre pays aussi se développe comme tout autre pays dans le monde. Retrouver notre cohésion sociale, vivre ensemble, partager à nouveau… C’est pour cela que nous voulons croire que cette fois-ci, ce sera un accord définitif pour que nous puissions à nouveau vaquer à nos occupations», ajoute Emma Rostande Banda Ingapo.

Cet accord est le couronnement de 10 jours d'âpres négociations, sous l'égide de l'Union africaine (UA). Depuis 2013, il y a déjà eu sept accords signés qui ont tous échoué à ramener la paix dans le pays. Néanmoins, celui-ci est le premier négocié directement entre le gouvernement et les principaux leaders des groupes armés centrafricains, 14 au total, après une année et demie de travail préparatoire sur le terrain par un panel africain qui a recueilli les revendications des uns et des autres.

Cette fois, le Président centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, a mis la barre très haut:

«L'accord obtenu au prix d'âpres discussions témoigne de l'ampleur des attentes de notre peuple. Nous n'avons pas le droit de le décevoir. Aujourd'hui, le plus bel et sincère hommage que nous puissions rendre à nos disparus et à toutes les victimes, c'est de nous engager à le mettre en œuvre sans délai», a-t-il déclaré dans son discours devant les émissaires de l’Onu, venus s’assurer du respect de l’accord.

Un accord tenu secret

Cet accord traite de questions délicates comme l'amnistie des combattants appartenant aux groupes armés, que les négociateurs ont évité de mentionner dans le texte, le partage du pouvoir, l'intégration des ex-rebelles dans les corps de défense et de sécurité. Afin d’éviter toute pression sur les parties avant qu'il ne soit paraphé, l'accord n'a donc pas été rendu public.

«Personne, à part la partie russe, n'a eu droit à une copie afin d'éviter les fuites», a indiqué un journaliste centrafricain contacté par Sputnik.

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Mais personne ne se fait d'illusion car «les difficultés commencent maintenant avec l'application de l'accord», comme l’a exprimé le ministre centrafricain de l'Énergie devant les médias centrafricains à Bangui le 18 avril.

Reçue en audience à la mi-avril par le président du parlement centrafricain, Laurent Ngon Baba, ainsi que par le chef de l’État centrafricain, une délégation de l’Onu, composée de Smail Chergui, commissaire à la Paix et à la Sécurité de l’Union africaine (UA), de Jean-Pierre Lacroix, secrétaire général adjoint des Nations unies aux opérations de paix et de Koen Vervaeke, directeur général Afrique du service européen pour l’action extérieure de l’Union européenne (UE), est venue s’assurer du respect de l’accord entre les différentes parties.

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Les membres de cette délégation ont indiqué avoir échangé avec les autorités centrafricaines dans le cadre de la consolidation des acquis de l’accord de paix négocié à Khartoum et signé dans la capitale centrafricaine à Bangui le 6 février sans donner davantage de détails.

«Au niveau de l’Assemblée nationale, nous avons tenu à clarifier un certain nombre de choses et surtout nos attentes par rapport à l’adoption d’un certain nombre de textes, comme sur la décentralisation, le code électoral, prenant en compte la représentativité des femmes au niveau de l’Assemblée nationale et au niveau de tous les secteurs de l’État, pour que ces textes soient à la hauteur de la situation actuelle», a précisé lors d’une conférence de presse Smail Chergui.

La Centrafrique vit des cycles de violences réguliers depuis plusieurs années. Les populations n’aspirent qu’à un retour au calme. La réouverture de la grande mosquée de Mbaïki à 105 kilomètres au sud de Bangui dans la Lobaye, après six ans d’inactivité, a été un soulagement. La communauté musulmane de la ville de Mbaïki a retrouvé son lieu sacré de prière. Un retour à la normalité tant souhaité par les habitants de Bangui qui ne demande qu’à être confirmé.

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