Conquête du Mexique: Mexico et Madrid en pleine bataille mémorielle

Le Président mexicain, Andrés Manuel López Obrador, a demandé à l’Espagne de s’excuser pour les abus contre les peuples autochtones commis durant la conquête du pays. Une demande aussitôt rejetée par Madrid. Pour la militante Ivette Lacaba et le sociologue Saúl Sánchez, il faut reconnaître ces abus pour tourner la page. Entrevue.
Sputnik

Andrés Manuel López Obrador, le nouveau Président du Mexique, fait beaucoup parler de lui dans la presse hispanophone. Le 25 mars dernier, il a demandé à l'Espagne de reconnaître ses crimes commis contre les peuples autochtones durant la conquête du Mexique de 1521. Une demande effectuée à l'approche du cinq centième anniversaire de la conquête. D'importantes commémorations sont prévues en 2021.

«J'ai envoyé une lettre au roi d'Espagne et une autre au pape François pour que le récit des abus soit fait et que des excuses soient présentées aux peuples indigènes pour les violations de ce qu'on nomme aujourd'hui leurs droits humains», a déclaré le Président de gauche dans un communiqué.

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De descendance espagnole, celui qui est surnommé AMLO regrette la violence des colonisateurs, qui ont fait tomber l'empire aztèque à leur arrivée. Le Président prévoit lui-même s'excuser pour les violations des droits autochtones commises après l'indépendance.

«L'arrivée, il y a 500 ans, des Espagnols sur le territoire mexicain actuel ne peut pas être jugée à l'aune de considérations contemporaines», a rapidement répondu Madrid par communiqué.

Même si Madrid a refusé de se prêter au jeu, la demande du Président a fait des petits. Le 2 avril dernier, deux députés du Parti vert ont proposé de supprimer tous les monuments honorant la mémoire du découvreur de l'Amérique, Christophe Colomb, et du célèbre conquistador, Hernán Cortés.

Une bataille symbolique entre Mexico et Madrid

Pour mieux comprendre le phénomène, Sputnik s'est entretenu avec Ivette Lacaba, militante mexicaine pour les droits autochtones. Selon elle, le Président a été maladroit dans sa démarche, ce qui a souvent été soulevé dans la presse. Certains peuples autochtones y voient de «l'hypocrisie», mais son objectif serait légitime.

«Il y a eu des abus pendant la conquête, c'est important de pouvoir le reconnaître. Ce fut une conquête très violente, alors la demande d'excuses est une bonne idée à la base», a souligné Mme Lacaba.

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Si la requête présidentielle est légitime, la proposition du Parti vert ne l'est pas du tout, selon elle. Depuis des années, le parti écologiste prendrait systématiquement le parti du pouvoir, sans toujours défendre l'environnement ni même les Amérindiens.

«Ce n'est même pas un vrai Parti vert, c'est un parti hypocrite. Sa proposition est ridicule, car ce parti a souvent appuyé la colonisation économique actuelle, ce qui a beaucoup nui aux peuples autochtones. Les Verts prétendent qu'ils sont du côté des peuples indiens, mais c'est expressément le contraire. C'est aussi un parti qui a une grande histoire de corruption», a ajouté la militante mexicaine.

Pour le sociologue Saúl Sánchez, de l'Université de Guanajuato, la demande du Parti vert est calquée sur la position des militants antiracistes américains relative au patrimoine historique. En 2016, certains activistes avaient demandé que soit retirée la statue du général Lee à Charlottesville. La statue du personnage confédéré a été retirée par la municipalité.

«Le Parti vert ne fait la promotion d'aucune idéologie claire. C'est un parti marginal qui s'est déjà allié avec la gauche, l'extrême gauche, le centre et la droite. […] Ce phénomène est né aux États-Unis par rapport aux statues. Une série de scandales ont éclaté à propos des pères fondateurs américains. On s'est demandé s'ils avaient été racistes, xénophobes ou s'ils avaient eu des esclaves, etc. Le Parti vert ne fait qu'imiter ce qui se fait aux États-Unis», estime M. Sánchez en entrevue avec Sputnik.

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Mme Lacaba pense qu'il faut reconnaître les abus des colonisateurs, mais n'est pas en faveur du retrait de tous les monuments à la mémoire de Colomb et Cortés. En revanche, dans certaines circonstances, la révision de l'histoire serait justifiée:

«Parfois, il faut le faire [retirer des statues ou revoir le nom de rues et lieux, ndlr]. Par exemple, il y a des communautés autochtones dont les noms ont été donnés par les colonisateurs. Depuis l'insurrection zapatiste de 1994, certains villages ont été renommés pour retirer les noms des colonisateurs. Il ne faut pas considérer Colomb et Cortés comme des héros. Ils sont des héros pour l'Espagne, mais pas pour le Mexique. Il faut reconnaître la vérité historique, mais pas en faire des héros», a-t-elle affirmé.

Saúl Sánchez explique que deux grandes visions de l'histoire s'affrontent au Mexique. La première est appelée «légende noire» (leyenda negra) et la seconde «légende rose» (leyenda rosa). La première présente très négativement la colonisation espagnole, alors que la deuxième tend à la glorifier. La gauche mexicaine adhérerait surtout à la légende noire, tandis que la droite adhérerait surtout à la légende rose. AMLO appartient davantage au premier courant.

«Il y a deux narratifs par rapport à la conquête du Mexique. La légende noire présente les Espagnols comme des êtres sanguinaires ayant commis des massacres. On leur attribue toutes les choses négatives imaginables. Le cœur de ce récit est la diabolisation des Espagnols. […] L'autre narratif est la légende rose. Ce récit présente la conquête comme une entreprise civilisationnelle visant à éduquer les peuples indigènes, vus comme barbares», a expliqué M. Sánchez.

Ivette Lacaba et Saúl Sánchez insistent tous deux sur l'importance de l'équilibre dans la manière de présenter les choses. Pour Mme Lacaba, le mélange des héritages espagnol et autochtone fait la force de l'identité mexicaine. La démarche du Président vise à remettre les choses en perspective, selon M. Sánchez.

«Les deux côtés font partie de l'identité mexicaine. Le problème, c'est que la partie autochtone a été niée pendant des siècles. Il y a une asymétrie entre les deux récits et cultures. Pour qu'il y ait un équilibre, il faut recommencer à valoriser la culture indigène», a ajouté le sociologue.

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