Pour Pierre Conesa, pas de «logique d'ensemble» dans les frictions entre Berlin et Paris

Depuis l'affaire Khashoggi, les différends opposant Paris et Berlin sur les exportations d'armes vers les pays du Golfe se multiplient. La partie émergée de l'iceberg? Derrière les démonstrations d'amitié, le couple franco-allemand semble se lézarder. Sputnik fait le point avec Pierre Conesa, ancien haut-fonctionnaire du ministère de la Défense.
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«L'Allemagne n'est pas fiable, ment et impose un rapport de force avec ses partenaires européens», tempêtait récemment, auprès de La Tribune, un observateur de l'armement.

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En cause, les embargos imposés par Berlin sur les exportations d'armes vers l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Une décision prise par la tête de l'exécutif allemand au lendemain de l'affaire Khashoggi, cet opposant saoudien assassiné et démembré dans le consulat du royaume wahhabite à Istanbul. Conséquence, les équipements militaires intégrant des composants allemands se retrouvent consignés dans leurs entrepôts.

Un coup dur pour les partenaires industriels européens des entreprises allemandes de l'armement, Français en tête, qui plus est à l'heure où Paris et Berlin multiplient les traités bilatéraux (traité d'Aix-la-Chapelle, signé en janvier 2019) et les programmes communs (char de combat, système d'avion de combat du futur).

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MBDA, Arquus (ex-Renault Truck Defense), Nicolas Industrie, etc. depuis plusieurs mois, le journal économique dresse la liste des entreprises françaises qui pâtissent du veto apposé par Angela Merkel sur les livraisons d'armements à Ryad et ses alliés impliqués dans la guerre au Yémen.

«Ce sursaut moral qu'a provoqué l'affaire Khashoggi est en soit intéressant, parce que les Allemands ont au moins eu la dignité de considérer que cette affaire ne pouvait pas passer comme une lettre à la poste», réagit au micro de Sputnik Pierre Conesa, ancien haut-fonctionnaire du ministère de la Défense.

Du côté de Paris, la décision de la Chancelière allemande n'avait pas été accueillie avec la même bienveillance. «Pure démagogie», avait alors fustigé Emmanuel Macron. Le Président de la République, disant «comprendre le lien avec le Yémen», estimait que les ventes d'armes n'avaient cependant «rien à voir avec Jamal Khashoggi, il ne faut pas tout confondre», plaidant pour une «réponse européenne».

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Une colère des professionnels de l'armement tricolore, ainsi que de certains observateurs, qui s'explique également par le fait qu'à la liste de juteux contrats —aujourd'hui suspendus- passés par la France avec plusieurs pays du Golfe, s'ajoutent des contrats et traités de collaboration mis à mal par Berlin. Nos confrères de La Tribune rappellent ainsi les déconvenues françaises sur le programme de développement du missile air-sol terrestre (MAST-F), délaissé par Berlin au profit d'un missile israélien (Spike), ou encore du fait que l'Allemagne ait prétexté destiner des satellites à ses services de renseignement pour faire fi des accords bilatéraux en matière de fabrication de satellites d'observation optique.

Concernant les exportations d'armements, le traité franco-allemand de référence reste les accords Debré-Schmidt —conclus au début des années 1970- par Helmut Schmidt et Michel Debré, alors ministres français et allemand de la Défense. «Aucun des deux gouvernements n'empêchera l'autre gouvernement d'exporter ou de laisser exporter dans des pays tiers des matériels d'armement issus de développement ou de production menés en coopération», rappellent régulièrement nos confrères, citant l'article 2 desdits accords. Il faut dire que les blocages allemands en matière d'exportation d'armement ne datent pas tous de l'affaire Khashoggi. Des accords sur lesquels revient également à notre micro Pierre Conesa.

«Le système faisait que c'était une sorte de faux-nez pour aider l'Allemagne à revenir sur un marché de haute technologie qu'était celui de l'armement. Les exportations se faisant au nom de la France, mais certaines des parties de l'équipement exporté étaient allemandes.»

D'ailleurs, comme le soulignait plus tôt cette année le site Opex360, citant l'influent Der Spiegel, un accord secret aurait été conclu le 14 janvier entre Paris et Berlin sur cette épineuse question des exportations d'armement. «Il n'est pas question de veto dans ce pacte secret. Ce n'est que si les intérêts directs ou la sécurité nationale sont mis en danger que l'un des partenaires peut exprimer ses préoccupations», avancerait, selon nos confrères, l'hebdomadaire d'investigation allemand.

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Mais, là où le bât blesse pour la France n'est-il pas qu'aujourd'hui l'Allemagne ne semble plus avoir besoin de tels accords pour exporter ses armes? En effet, les groupes d'armement allemands raflent, au nez et à la barbe de leurs homologues français, des contrats sur un marché déjà particulièrement concurrentiel. Le contrat égyptien des frégates Meko, ou encore celui des corvettes d'escorte au Brésil, tous deux remportés par des entreprises allemandes, ne seraient-ils pas des illustrations du retour sur la scène internationale des groupes allemands de l'armement?

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«Chacun à sa logique de coopération industrielle», tempère Pierre Conesa. Pour l'ancien haut-fonctionnaire du ministère de la Défense, il serait excessif de voir une «logique d'ensemble» dans l'attitude de Berlin vis-à-vis de Paris. Il estime qu'il ne faut pas aller chercher plus loin que l'«effet de choc» de l'affaire Khashoggi et ainsi la volonté de l'Allemagne «de montrer qu'on ne peut pas se laisser continuellement marcher sur la tête par l'Arabie saoudite,» saluant une cohérence dans la position de Berlin.

«Imaginez deux minutes, quand les Russes tentent d'assassiner un ancien agent à Londres, vous avez des sanctions internationales immédiates- expulsion de 150 diplomates russes, etc. —, et quand les Saoudiens éliminent un journaliste, simplement un homme d'opposition, dans un consulat à l'étranger, il n'y a aucune sanction internationale. Donc, effectivement, l'Allemagne a cette dignité de considérer qu'on ne peut pas faire du deux poids-deux mesures à ce point-là», développe Pierre Conesa, avant d'insister «si on ne fait pas pression, par ce moyen-là sur l'Arabie saoudite, je ne vois pas comment on en sortira!»

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Témoignage de cette récente affirmation allemande sur la scène internationale, Pierre Conesa tient à souligner que, par le passé, Berlin ne se serait pas dressé contre les positions françaises. Il cite l'exemple du conflit irako-iranien, qui perdura de l'automne 1980 à l'été 1988. Un conflit qui, malgré l'embargo décrété sur l'Iran et le soutien logistique apporté à Saddam Hussein, s'est soldé par un statu quo après huit ans de combats et la mort d'un demi-million de combattants.

«Beaucoup d'équipements ont été exportés. À ce moment-là, l'Allemagne n'a jamais résisté ni opposé de veto, alors qu'on était dans une guerre où, rappelez-vous, les Occidentaux soutenaient l'agresseur et avait mis sous embargo l'agressé», rappelle Pierre Conesa.

L'ancien haut fonctionnaire insiste sur l'importance de «faire attention au renversement des analyses, c'est-à-dire que c'est l'Allemagne qui a une attitude digne dans cette affaire, ce ne sont pas les Occidentaux», qui attendraient que «les vagues de l'affaire Khashoggi s'arrêtent.»

L'armement n'est pourtant pas le seul point de désaccord entre Paris et Berlin. Au-delà de la défense de l'Union européenne, avec d'un côté, la France plaidant pour une Europe de la Défense et de l'autre l'Allemagne qui préfère laisser la prérogative de la défense du contient aux Américains via l'Otan, d'autres points de politique européenne semblent opposer Français et Allemands.

Tribune de Macron: «Il se retrouve tout seul pour son projet, il ne peut rien construire»

En effet, Emmanuel Macron a adressé début mars une tribune aux peuples de l'ensemble des nations européennes, dans la perspective des élections européennes. Une vision de l'UE à laquelle la chef de file de l'Union chrétienne-démocrate (CDU), Annegret Kramp-Karrenbauer a vertement répondu, également par une tribune.

«La construction européenne est un combat. Il n'y a jamais eu de grande période d'euphorie où tous cosignaient, etc. l'Europe n'a jamais avancé que dans les crises. C'est un moteur à explosion, l'Europe. Donc le fait qu'on soit dans une espèce de tension, où on est d'accord sur le fait qu'il faut trouver une solution, est plutôt un facteur habituel de transformation des caractéristiques de l'Europe», analyse Pierre Conesa.

Ventes d’armes: Paris veut plus de souplesse de la part de Berlin
L'un des points de friction: la création d'un siège européen permanent au Conseil de sécurité de l'Onu, qui pourrait se faire au dépens de celui de la France. Le tout alors que, toujours dans le cadre du traité d'Aix-la-Chapelle, faire une place à l'Allemagne au Conseil de sécurité des Nations unies est «l'une des priorités de la diplomatie franco-allemande». Il faut dire qu'actuellement, la France a convié l'Allemagne à assurer avec elle la présidence tournante du Conseil de sécurité. Pour autant, malgré les gestes, peu de risque que la France cède à terme son siège à ses partenaires européens.

«Le tour de passe-passe que propose la France, c'est de laisser de temps en temps un strapontin —représentant l'Europe ou représentant l'Allemagne- sans toucher véritablement à l'ordre juridique des choses.»

L'ancien haut fonctionnaire évoque les autres revendications qui pourraient voir le jour au sujet du Conseil de Sécurité, comme celles de l'Inde ou du Brésil: «je pense que personne n'a envie de véritablement revoir la constitution des Nations unies», poursuit Pierre Conesa. Pour lui, le défi qui se présente aujourd'hui à la coopération franco-allemande en matière d'armement doit beaucoup au départ des Britanniques de l'UE. «L'Europe de la défense est probablement le domaine dans lequel l'effet de séisme de la sortie des Britanniques et les divergences franco-allemandes auront le plus d'effet», estime Pierre Conesa, qui développe:

«Sur la Défense européenne, il est évident que le Brexit a un effet de séisme, puisque les Anglais étaient les seuls véritables partenaires militaires des Français, avec des capacités d'intervention extérieures. Donc, toute la défense européenne est à repenser complètement. À repenser avec un partenaire industriel qui est l'Allemagne qui, dans la politique extérieure, n'est pas du tout aussi interventionniste que l'est la politique française.»

Ces tensions peuvent-elles en partie expliquer le jeu trouble que Paris a brièvement joué début février? La veille du vote d'une directive européenne qui aurait pu mettre en péril le gazoduc Nord Stream 2, Paris, habituellement sur la même ligne que Berlin en la matière, s'est soudainement rangé du côté des partisans de la fameuse directive, avant de finalement retourner à sa position initiale.
Selon une source du Süddeutsche Zeitung au sein des «cercles gouvernementaux» français, Paris aurait souhaité «ne pas faire faux bond à nos partenaires Européens de l'Est» qui craignaient que ce gazoduc ne renforce la dépendance énergétique de l'UE vis-à-vis de la Russie.

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Macron attaque l'Allemagne sur le gazoduc Nord Stream 2

Deux volte-face successives de Paris qui interpellent Pierre Conesa. «Ces divergences-là sont plutôt inquiétantes» estime-t-il, celles-ci étant à ses yeux le reflet de divergences au sein de l'Union:

«L'Europe aujourd'hui n'est pas une entité politique. L'Europe est une somme de partenaires, assis autour d'une même table et qui de toute façon ont l'intention de partir avec un morceau du gâteau la plus élevée possible», regrette-t-il.

«On a un mode de fabrication de l'ennemi dont je ne comprends pas toujours la logique», concède Pierre Conesa, auteur du livre La fabrication de l'ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi (Éd. Robert Laffont, 2011). Si celui-ci souligne l'importance capitale de diversifier les sources d'approvisionnement énergétique, il regrette les tensions générées entre États membres quant aux choix des partenaires de l'Union en la matière.

«Il y a un moment où l'Europe doit arrêter de considérer qu'elle est maîtresse du jeu, elle est aussi dépendante», conclut-il.

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