Les Gilets jaunes ont créé «un terrain de jeu extraordinaire pour les terroristes»

Alors que le plan Vigipirate vient d'être élevé à son niveau d'alerte maximum et que se profile un acte V des Gilets jaunes, les Institutions sont-elles en mesure d'assurer la sécurité des Français? Sputnik a posé la question à Jean-Louis Esquivié, Général de gendarmerie et numéro 2 de la cellule antiterroriste de l'Élysée dans les années 1980.
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C'est officiel: la menace terroriste vient s'ajouter aux violences qui ont secoué le pays en marge des mobilisations de Gilets jaunes depuis près d'un mois. La fusillade du 11 décembre dernier sur le marché de Noël de Strasbourg a poussé le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, à déclencher le niveau d'alerte maximum du plan Vigipirate, l'échelon «urgence attentats».

Dans un contexte difficile social difficile, la capacité de réaction de l'État est mise à l'épreuve par deux menaces distinctes, mais simultanées: les violences urbaines et le terrorisme islamiste.

Alors que la dernière mobilisation des Gilets jaunes a fait près de 180 blessés et a mobilisé pas loin de 90 000 membres des forces de l'ordre, la question de savoir si l'État a les moyens d'assurer la sécurité des Français se pose. Et pour y répondre, Sputnik a interrogé Jean-Louis Esquivié, général de division de la gendarmerie et numéro 2 de la cellule antiterroriste de l'Élysée de 1983 à 1986.

Sputnik: On a beaucoup parlé ces dernières semaines de l'état d'épuisement des forces de l'ordre. Sont-elles, selon vous, dotées de suffisamment de moyens et d'effectifs pour assurer la sécurité si la menace terroriste vient s'ajouter aux violences qui ont eu lieu en marge des mobilisations de Gilets jaunes?

Jean-Louis Esquivié: «Ma réponse est oui. Je ne suis plus aux affaires, mais j'ai quand même participé à un certain nombre de choses, y compris au plus haut niveau de l'État, pour avoir une idée plausible de ce qui se passe.

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Souvenez-vous lorsque le Président Hollande a engagé l'armée française au Mali et, dans le même temps, a essayé de délivrer, avec une opération assez exceptionnelle, un membre des forces spéciales qui avait été pris en otage. On avait dit à l'époque que peu de pays étaient capables de mener, de façon simultanée, deux opérations comme celle-ci.

Nous sommes, sur le plan de la sécurité, une grande force. Il faut aussi savoir que, curieusement, depuis plusieurs semaines, le côté régalien de l'État s'est manifesté à travers les forces aussi bien militaires que de police, de gendarmerie et à travers tous les services comme les pompiers et les hôpitaux. Ces forces-là ont maintenu la démocratie, mais aussi l'ordre et les grandes valeurs de notre pays.

Il est évident que la fatigue est là que les unités sont probablement au maximum de ce qu'elles peuvent faire. Mais je connais bien la gendarmerie et à partir du moment où il y a urgence, je ne vois pas un gendarme compter ses heures s'il y a péril en la demeure.»

Sputnik: Qu'en est-il du pouvoir en place? N'est-ce pas dommageable qu'il y ait, en temps de crise, deux hommes —Christophe Castaner et Laurent Nuñez- à la tête du ministère de l'Intérieur?

Jean-Louis Esquivié: «C'est une question politique. Si je ne suis plus aux affaires, je reste attaché à la chose militaire et à mon statut. J'aurais plutôt tendance à penser que quelqu'un comme monsieur Nuñez, qui est un personnage qui a fait toutes ses preuves à l'intérieur des ministères et de l'action des différentes forces, est compétent d'un point de vue technique. Le ministre, lui, est un homme politique. Il y a de la politique à faire quand on est ministre de l'Intérieur.

Je dirais plutôt, et je pense que c'est l'opinion de mes camarades, qu'il y a une complémentarité qui est plutôt intéressante. Il y a toujours eu, à ma connaissance, auprès du ministre très politique, des gens extrêmement techniques. Je ne pense pas que ce soit de nature à inquiéter ni les gens du ministère de l'Intérieur ni ceux de la gendarmerie.»

Sputnik: L'exécutif peut-il, selon vous, faire face à la fois à la gronde populaire exprimée par les Gilets jaunes, à la violence des extrêmes et des jeunes de banlieues et à la menace terroriste?

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Jean-Louis Esquivié: «C'est une très bonne question et il vous appartient à vous, médias, de poser ce type de questions.

Il est clair que, depuis un mois, on a une démonstration de la force et du côté absolument indispensable de ces forces démocratiques et républicaines que sont les forces de l'ordre et l'armée. On l'observe à travers trois éléments successifs. Le premier, c'est le succès du Général de Villiers à travers ses livres et ses interviews. Quand on écoute les gens, ils se disent bluffés par la qualité d'un personnage comme ça. Le deuxième événement, c'est que les forces de l'ordre —même s'il y a eu des choses épouvantables comme à l'Arc de Triomphe, ont permis un retour de l'ordre. On le doit aux forces de l'ordre. Le troisième élément, c'est que ce sont les forces de l'ordre qui sont sur le terrain depuis le début. Dans cette période trouble, ce sont des forces régaliennes qui ont été les vedettes.

N'arrive-t-on pas au bout? L'État est-il capable de faire face à tout cela? On ne peut pas dire qu'il est "au taquet". La dernière réquisition pour la gendarmerie a été de 106 escadrons (sur 120). Je n'ai jamais vu ça. Ça représente presque 90% des unités. Sachant qu'il y a un système de relève, de repos, il y a globalement 50% d'unités hyper-opérationnelles en permanence. Être au taquet, c'est possible. S'il y avait un péril important, on pourrait compter, entre le ministère de l'Intérieur et celui de la Défense —à beaucoup de gens qui sont prêts à donner de leur temps et conscients du rôle qu'ils ont joué le dernier mois. Les institutions régaliennes ont eu un rôle éminent, presque plus fort que celui du politique, par rapport au maintien du calme.»

Sputnik: Le gouvernement pourra-t-il, après l'attentat de Strasbourg, compter sur une forme d'unité nationale comme en 2015?

Jean-Louis Esquivié: «Je ne vois pas comment il ne peut pas y avoir une certaine unité. L'unité va être naturelle. Avec ce qui est arrivé à Strasbourg, les manifestations prévues ce week-end par les Gilets jaunes vont à mon avis, être atténuées d'elles-mêmes. C'est déjà un signe d'unité.

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Ensuite, je ne vois pas un leader politique ne pas avoir de discours de compassion, de sérénité. Je pense que, là-dessus, il n'y a pas de souci. On va avoir un certain calme, c'est fortuit, mais ça arrive juste au moment pour mettre fin à une précédente crise. Je le vois comme ça.»

Sputnik: Pensez-vous que le terrorisme puisse d'une certaine manière «profiter» des mouvements des Gilets jaunes qui appellent à «marcher sur l'Élysée» pour mener des actions violentes?

Jean-Louis Esquivié: «Avec mon expérience de plusieurs années dans la lutte antiterroriste, y compris sur le terrain, c'est complètement évident. Une crise comme celle que nous venons de subir est un terrain de jeu extraordinaire pour eux [les terroristes, ndlr].

Quelques penseurs s'adonnent à la réflexion de savoir quels sont les points de jonction, les points d'inflexion entre des extrémistes qui veulent mettre la France à feu et à sang et des djihadistes. Qu'est-ce qui les lie? Je n'ai pas la réponse, mais c'est une situation tout à fait favorable.

On pourrait se poser la question de savoir comment les dernières manifestations se sont passées sans que les djihadistes en aient profité. Passez-moi l'expression, mais je pense qu'il y avait assez de bordel pour que ça les rassure, qu'ils se disent "on en profitera". D'autre part, j'ai lu un article venant du Caire disant que certains groupes salafistes n'étaient pas forcément étrangers à certains pillages. Je ne peux pas le confirmer, je ne pense pas que ce soit une fake news puisque c'était écrit et signé, mais je ne peux pas vérifier.

Pour répondre à votre question, c'est un terrain hyper-favorable. Le lien avec les djihadistes, c'est le désordre nihiliste engendré par les casseurs qui ont transformé le mouvement des Gilets jaunes en une catastrophe momentanée.»

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