E. Plenel: «la question des migrants est comme l’affaire Dreyfus à la fin du XIXe siècle»

Edwy Plenel, cofondateur de Mediapart, détaille les enjeux politiques et sociaux du manifeste pour l’accueil des migrants, qui a été lancé par des intellectuels, journalistes, artistes et citoyens engagés en septembre dernier. Il compare la «question migratoire» à l’affaire Dreyfus, qui avait polarisé la société française à la fin du XIXe siècle.
Sputnik

Le 25 octobre 2018 au Centquatre à Paris a eu lieu une grande soirée de soutien et de mobilisation pour l'accueil des migrants. Cet événement a été organisé par onze médias: Siné Mensuel, La Marseillaise, Alternatives économiques, Basta!, le Bondy Blog, Là-bas si j'y suis, Le Courrier des Balkans, L'Humanité, Mediapart, Politis et Regards.

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Fin septembre, Mediapart, Politis et Regards s'étaient associés pour rédiger un manifeste pour l'accueil des migrants. Ce manifeste, signé d'abord par 150 «intellectuels, artistes, militants associatifs, syndicalistes et personnalités de la société civile», a depuis reçu plus de 55.000 signatures sur le site change.org. Le manifeste dresse un constat alarmant concernant la solidarité et l'accueil des migrants en France. En réponse, il lance un appel général à l'insoumission face aux politiques de fermeture des frontières, et plaide pour une liberté de circulation inconditionnelle.

Afin d'interroger les motivations profondes et les objectifs de cet appel, nous avons rencontré Edwy Plenel, cofondateur de Mediapart.

Sputnik: à qui s'adresse le manifeste pour l'accueil des migrants?

Edwy Plenel: Cet appel s'adresse aux Français mais aussi aux Européens. Il les avertit qu'il ne faut pas qu'ils écoutent les sirènes de la propagande, du mensonge et de l'idéologie.

C'est un appel de journalistes, de gens de terrain, de gens qui vont voir ce qu'il se passe soit dans les pays d'origine, soit aux frontières, soit dans les camps et dans les lieux où arrivent les demandeurs de refuge.

Nous disons qu'il n'y a pas une crise migratoire, mais qu'il y a une crise de l'accueil.

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Nous disons que l'égalité des droits ne se divise pas, qu'il n'y a pas des droits à défendre prioritairement pour certains en raison du hasard de la naissance, qui ne vaudraient pas pour d'autres.

Nous sommes les héritiers des droits de l'Homme, de la déclaration française [des droits de l'homme et du citoyen de 1789], de la déclaration universelle [des droits de l'homme de 1948], qui dit que nous naissons «libres et égaux en dignité et en droits».

Nous avons donc fait ce manifeste pour donner de la visibilité à tout ce qui existe dans notre pays qui n'est pas du côté de la haine, des peurs, de la xénophobie et du racisme. [Nous l'avons fait, ndlr] pour montrer qu'il y a toute une humanité de bonne volonté en France, qui tend la main, et qui comprend que si nous ne sommes pas capables d'être au rendez-vous de la solidarité pour ceux qui viennent du lointain, nous ne saurons pas la défendre pour notre prochain. Comme hier un peuple qui en opprimait un autre ne pouvait être libre.

Sputnik: Quelle seront les suites de ce manifeste?

Edwy Plenel: Nous allons continuer d'initiative en initiative au moment des élections européennes, pour donner de la visibilité à tous ces gens de bonne volonté qui disent oui à l'accueil. Il ne s'agit pas seulement de sauver des personnes qui autrement seraient victimes de la noyade, de tortures, qui fuient des guerres, des dérèglements climatiques, des injustices sociales, des dénis démocratiques. Il s'agit aussi de nous sauver nous-mêmes, de défendre les valeurs constitutives de l'Europe.

Sputnik: S'agit-il d'une déclaration de bonnes intentions ou d'un appel à agir concrètement?

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Edwy Plenel: Ce manifeste donne de la visibilité à des actions qui sont là. Ce que nous avons repris, nous le trouvons aux États généraux des migrations. Ce sont près de 200 assemblées locales, [constituées] de personnes qui aident les migrants dans leurs démarches, qui les accueillent, qui les nourrissent, qui les logent, qui s'occupent [de faire en sorte] qu'ils soient protégés et qu'ils soient au courant de leurs droits.

Nous sommes journalistes. Notre travail, c'est de rendre compte du réel.
La réalité n'est pas uniquement celle des discours étatiques, ni celle des discours idéologiques. La réalité est aussi celle qui vient du terrain, et par notre action nous lui donnons de la visibilité.

Sputnik: Au-delà de cette visibilité médiatique, vous attendez-vous à un impact concret? Ce manifeste va-t-il être suivi de mobilisations ou d'autres actions?

Edwy Plenel: Nous allons lancer ce soir un serment du 104, qui s'adresse à tous les élus et les responsables politiques. […] Mais au-delà de cela, nous nous attelons d'abord à ce travail pour renverser ce climat qui tétanise tout le monde [sur cette question de l'accueil des migrants] et qui fait que l'on en vient à penser que la cause de nos problèmes ce serait l'étranger, ce serait l'autre. Au moment où il y a Trump, où il y a un fasciste qui va être élu Président au Brésil, au moment où le prince saoudien fait découper en morceaux un journaliste indépendant, au moment où il y a la catastrophe climatique qui menace, au moment où il y a la spéculation financière qui met de côté dans des paradis fiscaux nos richesses, on dirait que ce sont les migrants le problème de nos pays? Cela fait 35 ou 40 ans que l'on entend cela en France. Cela a-t-il résolu les problèmes du chômage, les problèmes de la crise démocratique, de la crise sociale, de la crise économique? Non évidemment.

Nous voulons donc nous adresser d'abord à notre pays lui-même.

Sputnik: Aux citoyens ou aux politiques?

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Edwy Plenel: Aux citoyens d'abord. Et que les citoyens fassent pression sur les politiques. C'est une question de rapport de force. Qu'ils disent aux politiques qu'ils ne voteront pas pour eux s'ils jouent avec ce feu-là. Qu'ils disent aussi aux politiques que contrairement à l'impression que donnent des médias conformistes, c'est cela la réalité de notre pays. Ce n'est pas la haine, c'est d'abord la solidarité.

Sputnik: Moins de deux mois après la démission de Nicolas Hulot du poste de ministre de la Transition écologique et solidaire, croyez-vous dans la volonté au sein du gouvernement de prendre le parti de la solidarité?

Edwy Plenel: La présidence Macron a renoncé à ce qui a fait son succès. La démission de Hulot est pour moi un événement décisif. Voilà un homme de bonne volonté qui accepte d'aller dans les sphères de l'État. Il y voit les conflits d'intérêts, les lobbies, et que l'on ne peut pas lutter contre le dérèglement climatique en continuant cette politique économique ultra-libérale qui profite à une minorité. C'est celle-là qui nous emmène dans le mur. Et les migrants n'y sont pour rien.

C'est là que nous pouvons refaire de la pédagogie. Il faut reconstruire un imaginaire de l'émancipation. Cet imaginaire de l'émancipation passe par le temps que nous prendrons pour expliquer tout cela et pour lui donner vie par des actions concrètes. Tous les maires qui ont choisi l'hospitalité, y compris contre l'avis d'une partie de leurs citoyens, ont gagné. Leurs citoyens ont compris que les préjugés pouvaient tomber. Ils ont compris qu'un migrant qui arrive est aussi une dynamique, un cotisant, un contribuable, quelqu'un qui va contribuer à la richesse collective du pays. Ce n'est pas la misère du monde qui vient vers nous, c'est la jeunesse du monde.

Sputnik: Quel est le rôle des partis politiques de gauche dans la thématique de l'accueil des migrants?

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Edwy Plenel: Ce soir [à l'événement du 25 octobre 2018 au Centquatre à Paris], toutes les sensibilités des gauches sont représentées. Sur des questions essentielles comme l'avenir de l'humanité, la solidarité, les questions démocratiques, la question de l'hospitalité, nous pensons que ce n'est pas le moment de cultiver les petites différences. On ne peut pas regarder la catastrophe Trump, la catastrophe au Brésil, un nationaliste comme Premier ministre en Inde, la politique très violente contre les ouïghours en Chine, etc. et cultiver les petites différences. Il faut se rassembler sur l'essentiel.

Pour moi, la question des migrants est comme l'affaire Dreyfus à la fin du XIXe siècle. C'est l'affaire morale où se jouent les principes démocratiques essentiels.

Sputnik: Comme l'affaire Dreyfus en son temps, la thématique de l'accueil des migrants va-t-elle polariser et fracturer la société française?

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Edwy Plenel: Lors de l'affaire Dreyfus, la polarisation était face à l'extrême-droite. La France était à l'époque le laboratoire de l'antisémitisme moderne, et quarante ans après, le génocide. La France était le laboratoire intellectuel des tenants de l'inégalité naturelle, de ceux qui pensent qu'il y a des civilisations, des cultures, des origines, des croyances, des sexes ou des genres supérieurs à d'autres. Tous ceux qui sont contre les valeurs qui ont été au cœur de tous les «-ismes» de l'émancipation dans notre histoire.

Au moment de l'affaire Dreyfus, [ceux qui ont dit que]: «le sort d'un seul, injustement accusé parce qu'il est juif et au nom de son origine, met en péril les droits de tous» [participent au] sursaut français. Les dreyfusards ont fait pour le monde le saut qu'il fallait.

Aujourd'hui, c'est la même chose pour les migrants.

Sputnik: Vous plaidez pour la création d'une nouvelle tribune « J'accuse…! »?

Edwy Plenel: Mediapart est une tribune «J'accuse».

Si l'on ne comprend pas que sur le sort des migrants se joue notre propre sort, alors nous ferons le lit de ces adversaires-là. On fera le lit de l'extrême-droite. On fera le lit des fascistes qui sont de retour.


Au cours de l'événement du 25 octobre a été lu le serment du 104:

• Considérant que l'humanité n'est pas assignée à résidence et qu'il n'y a pas de crise migratoire mais une crise de l'accueil;

• Considérant que toute concession aux idéologies de rejet des étrangers et aux politiques de préférence nationale nourrit les peurs et fait le lit de la haine, au lieu de faire reculer les ombres qui menacent;

• Considérant que, de même qu'hier, un peuple qui en opprimait un autre ne pouvait être libre, aujourd'hui un peuple ne sachant pas être au rendez-vous des solidarités avec l'humanité ne saura plus les défendre pour lui-même;

• Considérant que toute dérobade au devoir d'hospitalité ouvre la voie à la remise en cause de l'égalité des droits, fondement premier d'une politique démocratique, au plus grand bénéfice de l'autoritarisme et du fascisme qui grandissent.

• Les médias initiateurs du manifeste «Pour l'accueil des migrants» demandent aux élus locaux, nationaux et européens, à tous les responsables politiques qui entendent solliciter les soutiens et les suffrages des citoyennes et citoyens pour pouvoir agir et gouverner, de faire le serment d'accueillir les migrants.

C'est-à-dire:

• Le serment de s'engager à respecter les droits fondamentaux de tout être humain à quitter tout pays, y compris le sien, à y revenir et à circuler librement à l'intérieur d'un État, tels qu'ils sont énoncés par l'article 13 de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

• Le serment de promouvoir un accueil digne de tous les nouveaux arrivants, de leur assurer les droits civils, sociaux et politiques qui leur sont dus, avec des dispositifs publics assurant la prise en charge des personnes les plus vulnérables et l'information complète de tous les migrants sur leurs droits.

• Le serment de garantir le respect effectif du droit d'asile des personnes menacées de persécution, avec l'élargissement des critères ouvrant droit au statut de réfugiés afin de prendre en compte les causes variées de l'exil forcé.

• Le serment de refuser toute discrimination liée à l'origine, à la culture, à l'apparence ou à la croyance, tout comme au sexe et au genre.

• Le serment de faire en sorte que le pays où furent proclamés sans frontières les droits de l'homme et du citoyen ne soit pas celui de sa seule déclaration, mais celui qui leur donne vie et réalité, par une politique volontaire et exemplaire.

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