Pourquoi le service militaire fait son retour en Europe

Les pays européens revoient progressivement leur approche de la formation des forces armées. Certains ont déjà rétabli le service militaire et d'autres, comme l'Allemagne, s'apprêtent à le faire. Le prétexte invoqué est souvent le prétendu «comportement agressif de la Russie», mais les véritables motifs sont ailleurs.
Sputnik

Il y a 20 ans, les pays de l'UE pensaient ainsi: l'URSS s'est effondrée et le Pacte de Varsovie n'existe plus. Aucune force militaire ne représentait donc plus de grave menace pour l'Occident, protégé par les baïonnettes et les missiles de l'Otan. De surcroît, cette alliance n'a pas tendance à s'effondrer et s'élargit même régulièrement en absorbant de nouveaux membres, écrit le quotidien Vzgliad.

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Rassurés par ces conclusions, la plupart des États membres de l'UE ont décidé de soulager leur budget en faisant des économies sur les forces armées. Sur le continent s'est affirmée l'idée de renoncer à une formation de l'armée basée sur le service militaire national (c'est-à-dire l'enseignement du maniement des armes à toute la population, du moins aux hommes) au profit des forces armées sous contrat.

Le dernier pays à mettre en œuvre une telle réforme a été l'Allemagne en 2011. Depuis, le processus n'a pas simplement stagné: il affiche même des signes de recul.

En début d'année, la Suède a annoncé que chaque citoyen du royaume devrait porter l'uniforme pendant une partie de sa vie. L'armée suédoise n'a participé à aucune opération militaire depuis le début du XIXe siècle. En 1901, le pays a instauré le service militaire et jusqu'en 2005, seuls les hommes devaient l'accomplir, puis il a été étendu aux femmes en 2010. Peu de temps après, le gouvernement avait décidé d'y renoncer complètement. Et soudain, le gouvernement effectue un virage brusque.

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Dès 2014, après le coup d'État en Ukraine et le référendum en Crimée, Stockholm avait évoqué la nécessité de renforcer ses capacités défensives. Le ministre de la Défense Peter Hultqvist soulignait alors que la Suède n'était pas membre de l'Otan et que personne à part elle-même ne la défendrait contre un ennemi extérieur. Il s'agissait, selon lui, de se défendre contre «l'agression de la Russie manifestée en Ukraine», ainsi que «d'autres crises dans plusieurs régions du monde, notamment au Moyen-Orient».

L'intrication des formulations, que même le maire de Kiev actuel pourrait envier, n'a trompé personne en Suède. La revue anglophone The Local a rapidement percé à jour la ruse de Peter Hultqvist, qui a fait un lapsus en disant que les Suédois ne s'engageaient pas dans l'armée en nombre nécessaire pour la patrie. La raison du rétablissement du service militaire n'est donc pas la Russie, mais bien un manque d'effectifs.

En mars 2017 ont été annoncées les conditions du rétablissement du service militaire. D'ici le milieu de l'été il était prévu d'envoyer des convocations à 100.000 hommes nés entre 1999 et 2000. Si moins de 13.000 personnes (le nombre de postes vacants pour les non professionnels) répondaient à l'appel, une nouvelle tranche de convocations devait être envoyée. A terme, 8.000 citoyens seront appelés chaque année, mais ceux qui sont nés avant 1999 ne seront pas concernés par le service militaire.

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En janvier 2018, c'est le président français Emmanuel Macron qui a fait part de son intention de rétablir le service obligatoire, ce dont il avait parlé encore pendant sa campagne présidentielle. Cette déclaration a été faite sur fond d'augmentation du budget militaire national jusqu'à 34,2 milliards d'euros — une somme sans précédent. De plus, 1,7 milliard d'euros s'ajouteront à ce budget tous les ans d'ici 2022 et 3 milliards jusqu'en 2025 afin d'atteindre la barre des 2% du PIB exigée par le président américain Donald Trump de ses partenaires de l'Otan.

Les forces armées de la Ve République fonctionnaient sur une base contractuelle depuis 1996. L'exemption de service militaire sera donc levée, mais on ignore pour l'instant quel sera le nombre d'appelés par an, leur âge et la durée du service. Certains journaux français affirment que tous les hommes de plus de 16 ans feront leur service militaire, et que le service obligatoire durera seulement un mois.

Ces suppositions sont peut-être tirées d'une émission humoristique? En un mois, il est possible d'apprendre à marcher au pas et à recoudre les cols, mais pas à maîtriser un matériel complexe. Et la présence de mineurs dans l'armée fait penser au Capitaine Casse-Cou de Louis-Henri Boussenard.

La Norvège est allée plus loin en ce qui concerne le rétablissement du service obligatoire. Bien que ce pays fasse partie de l'Otan et devrait donc se sentir protégée contre les menaces extérieures, Oslo a adopté en octobre 2014 une loi sur l'appel des femmes entre 19 et 44 ans. Cependant, les autorités expliquent la nécessité du service militaire pour tous les citoyens du pays plutôt par les problèmes sociaux que par de réels besoins en matière de défense.

Les représentants de différentes classes et groupes ethniques (les immigrés obtenant des passeports norvégiens doivent également effectuer leur service) doivent s'unir pour remplir la tâche commune de protection de la patrie et établir des relations d'amitié indépendamment de la situation sociale, de l'âge et du sexe. Autrement dit, il n'est pas vraiment question de guerre ou de défense, mais plutôt de poursuite de la construction nationale et d'ingénierie sociale.

Comme l'a déclaré le colonel Pedro Banos, expert militaire espagnol, dans le journal El Mundo: «Dans l'armée norvégienne tout s'égalise à tel point que même les hommes et les femmes utilisent la même douche.»

En Lituanie, le service militaire a existé de la séparation de la république de l'URSS jusqu'en 2008. Mais l'armée lituanienne n'a pas réussi à tenir longtemps à ce régime: en 2015, le pays a rétabli l'appel obligatoire. Les autorités l'ont expliqué, tout comme la Suède, par la «menace russe accrue». Mais la vraie raison est manifestement à chercher dans la dépopulation rapide de ce pays balte — sans même parler de la chute du nombre de militaires sous contrat.

Contrairement à la Lituanie, la dépopulation ne menace pas l'Allemagne — Lituaniens, Polonais et Turcs y partent volontiers. Mais le passage total de l'armée allemande sous contrat a également apporté des résultats affligeants: le nombre d'engagés volontaires se réduit constamment. Par exemple, en 2017, 10.000 contrats ont été signés, soit 15% de moins par rapport à 2016. Pas étonnant, donc, que les discussions sur le rétablissement du service militaire en Allemagne soient de plus en plus fréquentes. Tout comme dans d'autres pays de l'UE, d'ailleurs.

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Les dirigeants européens pensent que le service militaire pourrait réduire le problème du chômage des jeunes et la tension entre les migrants et la population autochtone.

Étant donné que Bruxelles n'a pas l'intention de fermer les portes européennes aux migrants du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord, le service militaire sera de plus en plus utilisé comme un moyen de socialisation des étrangers. Dans le même temps, l'augmentation des dépenses pour la défense jusqu'à 2% du PIB de chaque pays de l'Otan créerait une bonne base matérielle pour la création de nouveaux emplois. Il s'agirait ainsi de faire d'une pierre deux coups: justifier la nécessité d'augmenter le budget militaire et tenter de consolider la société sur une base patriotique.

Mais si le retour du service obligatoire s'explique par la «politique agressive de Moscou», il faudrait peut-être le remercier pour cette contribution au règlement des problèmes sociaux de l'Europe.

Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur de l'article repris d'un média russe et traduit dans son intégralité en français.

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