Ministres arabes de l’Intérieur, comment les Algériens ont mis en sourdine les Saoudiens

En 2016, le Conseil des ministres arabes de l’Intérieur s’en était violemment pris à l’Iran et au Hezbollah. Rien de tel ne transparaît dans la version 2018, à Alger, malgré les invectives saoudiennes, et alors que la crise du Golfe bat son plein. En cause, un détail «protocolaire» qui a tout changé.
Sputnik

La 35e réunion des ministres arabes de l'Intérieur a tourné, une nouvelle fois, au règlement de comptes. D'après la presse arabe, la rencontre annuelle qui s'est tenue à Alger s'est transformée en caisse de résonnance des crises internes et régionales au Moyen-Orient. Prenant la parole devant ses pairs, Abdelaziz Al Saoud, le ministre saoudien de l'Intérieur, a considéré que

«L'ingérence notoire de l'Iran dans les affaires de plusieurs pays, notamment arabes, son soutien au terrorisme et ses tentatives de déstabilisation et de discorde à travers ses bras terroristes et extrémistes devraient être considérés comme un danger qu'il nous faut affronter.»

Une intervention boycottée par la délégation qatarie, qui a quitté la salle, alors que se succédaient les déclarations hostiles à l'Iran de la part des ministres du Bahreïn et du Yémen.

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Alger aura été ainsi le énième théâtre de l'affrontement, impensable il y a peu, qui se joue principalement au sein du Conseil de Coopération du Golfe, dont la dénomination «arabe» ou «persique», n'aura jamais été aussi lourde de sens.

Le 5 juin dernier, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l'Égypte, rompaient leurs relations diplomatiques avec le Qatar, en lui imposant un «blocus» décrié par le riche État gazier, et ses principaux soutiens, l'Iran et la Turquie. En cause, le soutien supposé apporté par Doha à des organisations terroristes, ainsi que ses relations développées avec l'Iran, rival historique de l'Arabie saoudite, les deux s'affrontant par procuration sur nombre de terrains, comme la Syrie et le Yémen.

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Néanmoins, rien de tout cela n'a transpiré dans le communiqué final. Le texte s'est contenté d'énoncer, fadement, des principes généraux sur la nécessité de renforcer la coopération entre pays arabes pour lutter contre le terrorisme. On aura même rappelé qu'il fallait «éviter toute allusion politique pouvant porter atteinte à des parties ou des entités associées aux institutions officielles dans leurs pays respectifs. De même qu'il faut éviter de tout toucher aux mouvements de résistance». Sous-entendu, ni l'Iran, ni le Hezbollah, entre autres.

Un communiqué qui se démarque nettement de celui publié à l'issue la 33e édition qui s'est tenue à Tunis, il y a deux ans. En mars 2016, un «Ecce Homo» implacable des ministres arabes de l'Intérieur avait clairement mis en évidence le rôle «néfaste» joué par le Hezbollah, de même qu'il n'avait pas épargné les velléités de «déstabilisation» régionale imputées aux Iraniens. Rien de tel, cette fois-ci à Alger, alors que, paradoxalement, les tensions avec l'Iran se sont bel et bien exacerbées depuis. Qu'est-ce qui a changé? Un détail protocolaire. D'une part,

«La Tunisie est le siège du Conseil des ministres arabes de l'Intérieur. Dès lors, elle ne peut interférer dans les travaux de cette institution ni dans la teneur de son communiqué final», a indiqué à Sputnik une source diplomatique arabe.

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D'où les réactions officielles tunisiennes qui se sont déchaînées, suite au communiqué officiel, pour s'en démarquer. Le président tunisien Béji Caïd Essebsi avait ainsi déclaré que le Hezbollah «n'est pas un parti terroriste», mais bien «un parti combattant et militant qui est membre de la coalition gouvernementale au Liban». La politique étrangère, poursuivait Caïd Essebsi, est définie par le Chef de l'État et le ministre des Affaires étrangères qui l'exprime. Celui-ci avait d'ailleurs enfoncé le clou à plusieurs reprises, par la suite, en précisant que la Tunisie soutient le Hezbollah dans sa lutte contre Israël.

Tout autre est le cadre de la session 2018. Les Algériens, eux, ont accueilli la réunion en question en tant que «pays hôte». En témoigne une ample référence à l'accueil algérien dans le corps du communiqué final, contrairement à ceux édités en Tunisie, siège de la structure. «Dès lors, les Algériens ont pu disposer d'une marge de manœuvre sur le communiqué final, poser, d'une certaine façon, leurs conditions, en accord avec leurs principes», poursuit la source diplomatique de Sputnik. Chose qui n'avait pas été possible pour les Tunisiens, pour les raisons objectives mentionnées ci-haut.

«Dans ce contexte, l'Algérie entend se présenter comme modératrice, forte de son expérience en la matière, mais également de sa doctrine ostensiblement affichée de non-ingérence dans les luttes internes de ses pays frères», a déclaré à Sputnik David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) et rédacteur en chef de la revue Orient Stratégique.

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Cette doctrine, les Algériens l'ont inscrite dans le marbre constitutionnel, qui en fait singulièrement mention dans son article 31. Un atout qui lui procure une certaine crédibilité d'après Rigoulet-Roze en lui «permettant de jouer les modérateurs, voire les médiateurs, d'avoir des contacts que d'autres n'ont pas». Des contacts avec l'Iran justement, il y a une quarantaine d'années déjà, quand les Algériens avaient joué un rôle déterminant dans le dénouement de la prise d'otages à l'ambassade américaine à Téhéran.

Forte de cette histoire, et de sa doctrine, «la position algérienne à l'égard de l'Iran est moins marquée par l'intransigeance que celle les pétromonarchies du golfe, et même, dans une moindre mesure, d'un pays comme le Maroc», soutient Rigoulet-Roze.

«La similitude des régimes, monarchies dans les deux cas, fait que c'est plus difficile pour le Maroc de prétendre à cette liberté de ton relative de l'Algérie, au regard des pays du Golfe, dont les financements longtemps généreux ont pu constituer un outil diplomatique d'influence. Le Maroc a même participé un temps, à la coalition dirigée par l'Arabie saoudite au Yémen, avant de prendre du recul. Ce qui a irrité Ryad», poursuit Rigoulet-Roze.

Grande prudence au Maghreb, dès lors, qui ne veut pas être «emporté par la tourmente au Machrek». La Tunisie qui a abrité les toutes premières négociations secrètes qui ont abouti à l'Accord d'Oslo de 1993 est plutôt recentrée, en ce moment, sur ses difficultés internes, économiques essentiellement, même si sa diplomatie marque des points.

Idem pour l'Algérie, dont le rayonnement diplomatique, demeure principalement associé à l'âge d'or de l'époque du président Houari Boumediene (1965-1978). Pour le chercheur associé à l'IPSE, la fragilité du système algérien, fortement dépendant de la variation du prix du baril, et qui patauge dans le brouillard politique du fait d'une transition incertaine, le condamne à observer une neutralité des plus prudentes, face à autant de «lignes de fracture» dans le Moyen-Orient.

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