Sur le concept d’islamophobie et pour le droit de débattre

L’emprisonnement de M. Tariq Ramadan, à la suite des accusations pour viols qui ont été portées contre lui, a suscité de nombreuses protestations(1), mais aussi une montée de haine contre des personnes qui ont soutenus ou qui soutiennent les accusatrices de M. Ramadan.
Sputnik

Cela pose de nouveau la question du droit au débat public sur un certain nombre de sujets. Le terme « islamophobie » est désormais utilisé de manière systématique pour chercher à faire taire ses contradicteurs. Ainsi, des attaques particulièrement violentes et perverses ont frappé Mme Fatiha Boudjahlat, auteure d'un livre remarquable. Je m'étais déjà exprimé dans un autre livre (2) sur cela. Le fait que des personnes, qui croient exprimer ainsi une solidarité envers des opprimés, rejoignent cette attitude anti-démocratique pose un vrai problème. Et cette prétendue solidarité ne peut qu'alimenter d'autres qui ne font que semblant de s'indigner et qui en fait jouent de ces problèmes à des fins bassement politiciennes. Le sinistre tandem formé par MM Plenel et Valls en est la parfaite illustration. Il convient donc de repréciser un certain nombre de notions et de faits.

1. L'islamophobie n'est pas un délit et ne peut l'être.

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L'islamophobie, au sens strict la détestation ou la crainte que peut inspirer l'islam, reste dans le domaine de la contestation des idées. Et, de ce point de vue, on peut craindre et même détester diverses religions, trouver que l'Ancien Testament falsifie l'histoire, que le Nouveau Testament décrit un mythe, et que le Coran contient des absurdités dangereuses. Tout cela est affaire d'opinion. Tout croyant doit s'attendre et accepter à se voir contester sur les points mêmes de sa croyance. Si certains musulmans (et je précise qu'ici je ne vise que les intégristes) sont aussi sensibles sur la question d'une prétendue « islamophobie » c'est justement parce qu'ils croient — littéralement — que le Coran a été dicté par « Dieu » et que donc toute critique du Coran équivaut à un blasphème. C'est ici que l'on mesure la dimension profondément perverse de l'usage fait de la notion « d'islamophobie » qui revient en réalité à réintroduire dans la société le délit infâme de blasphème. Mais, le fait que des intégristes usent de ce stratagème ne devrait pas être suivi par d'autres, qui eux ne sont nullement intégristes. Le fait que l'accusation « d'islamophobie » soit systématiquement utilisée dans des tentatives pour arrêter tout débat, comme une forme d'argument saturant, montre que certains n'ont pas compris ce qui se jouait intellectuellement et politiquement autour de ce mot.

2. Les attaques contre les musulmans considérés en tant que groupe sont par contre un délit.

Il faut aussi affirmer clairement que les attaques contre les musulmans (tout comme contre tout autre groupe) sont absolument odieuses et intolérables. Le racisme et la ségrégation constituent des délits pour le droit français, et c'est tant mieux. Intellectuellement, il y a quelque chose de malsain, et même de pathologique, dans l'idée que l'on puisse faire porter à tout un groupe la responsabilité des actes de certains ou même que l'on puisse unifier une population en une soi-disant « communauté » sur la base d'une croyance religieuse. Car, cette croyance, au sein de la même religion, peut être très diverse.

3. Le discours de « victimisation » systématique tenu par certains veut imposer une logique communautariste au sein de la république.

Un fois que l'on a bien précisé la différence entre « islamophobie » et comportements antimusulmans, il convient aussi d'ajouter que la revendication en l'existence d'une « communauté », distincte et séparée de la communauté nationale, revendication qui est portée par des franges extrémistes, vise à faire éclater la communauté nationale et à imposer un retour aux communautés religieuses et ethniques. Et ceci est condamnable. De ce point de vue, les discours « communautaristes », et le discours sur le « multiculturalisme », constituent des points de vue régressifs, dont les dangers sont évidents, pour la paix civile et pour le fonctionnement de la démocratie. Car, la démocratie signifie que tous ont, dans le cadre d'un espace de souveraineté clairement déterminé, le même droit de concourir à la formation des institutions et au bien commun. Ces discours doivent donc être combattus avec la plus grande fermeté.

4. La pratique d'une religion ne saurait être interdite, mais les formes d'affirmation de la croyance en une religion peuvent être réglementée.

Il convient de rappeler qu'en France la pratique des religions est libre, sauf dans le cas où cette pratique violerait le cadre de la loi. Ainsi, le fait de s'opposer à la construction de mosquées est condamnable. Mais, le fait de prétendre, au nom de la religion, pouvoir avoir certaines pratiques (comme le mariage de jeunes enfants, ou la discrimination institutionnalisée entre les sexes) tombe aussi sous le coup des lois.

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Il convient de rappeler l'aphorisme anglais « sex and cult are privacy ». On comprend aisément que toute pensée totalitaire, tout projet totalitaire doit nécessairement remettre en cause cette distinction entre sphère privée et sphère publique comme préalable à l'asservissement des individus.
Il faut donc donner la parole à l'une des grandes figures du libéralisme, John Locke, qui écrivait au XVIIe siècle justement à propos des tenues vestimentaires associées à certaines religions (les sectes protestantes):

«Il est dangereux qu'un grand nombre d'hommes manifestent ainsi leur singularité quelle que soit par ailleurs leur opinion. Il en irait de même pour toute mode vestimentaire par laquelle on tenterait de se distinguer du magistrat [comprendre l'autorité civile] et de ceux qui le soutiennent; lorsqu'elle se répand et devient un signe de ralliement pour un grand nombre de gens…le magistrat ne pourrait-il pas en prendre ombrage, et ne pourrait-il pas user de punitions pour interdire cette mode, non parce qu'elle serait illégitime, mais à raison des dangers dont elle pourrait être la cause?»(3).

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On le voit, Locke établit une distinction entre ce qui est légitime (en principe) et ce qui pose problème à la paix civile. Rappelons, aussi, que des arrêtés multiples interdisent de se promener nu ou à demi-nu dans des lieux publics. L'interdiction des signes religieux ostentatoires n'est donc nullement une atteinte à la liberté individuelle, mais une règle de respect par rapport aux autres, par rapport à ce qui fait communauté nationale.

Il est profondément regrettable que certains joignent leurs voix à ce qu'il y a de plus régressif, de moins émancipateur, au nom justement de l'émancipation et de la solidarité.

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(1) https://francais.rt.com/france/48270-liberez-tariq-ramadan-petition-pour-islamologue-recueille-plus-de-100-000-signatures

(2) Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, éditions Michalon, Paris, 2016.

(3) Locke, J., Essai sur la Tolérance, Paris, Éditions ressources, 1980 (1667).

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